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L'histoire du Cambodge
jusqu'en 1900
Les Cambodgiens ou Khmers étaient établis au début de l'ère chrétienne sur le territoire qu'ils occupent encore en partie, autour du Tonlé-sap et le long du cours inférieur du Mékong. Leur histoire s'est trouvée très tôt associée d'une façon  intime à celle des pays voisins, le Siam (Thaïlande), le Laos, le Champa et l'Annam. Une légende d'origine indienne marque bien les rapports si étroits entre ces différents peuples. Le roi des génies Préa-En (Phra-Indra) apparut un jour aux rois du Cambodge, du Siam et de l'Annam pour leur demander ce qu'ils désiraient : il tenait à la main une épée flamboyante. Le premier de ces princes voulait obtenir l'observation exacte des préceptes de la justice : il reçut l'épée étincelante comme le diamant. Le second se contentait de son royaume, et on lui donna une garde d'épée d'or et d'ivoire; le dernier qui souhaitait la toute-puissance eut en présent un fourreau d'or. Cette épée antique, nommée Préa Khan, est confiée à la garde des Bakous, que l'on nomme aussi Préam, Bréam, Borohet, et dont les chefs sont au nombre de sept, le premier portant le titre de Prea-thommorut Eysey-sel-set rutchi chessda. Ces Bakous sont en réalité des brahmanes, et ils prétendent venir du Nord-Ouest de l'Inde, du pays même de Camboya, d'où le nom de Cambodge, tandis que les Cambodgiens eux-mêmes ne viendraient que du Pégou

Quoi qu'il en soit, à partir du Ieret du IIe siècle de notre ère, les Khmers subirent l'influence des brahmanes et des lettrés venus de l'Inde, qui les convertirent au brahmanisme, et formèrent pendant des siècles une aristocratie dirigeante, fréquemment renouvelée. Le brahmanisme, notamment sous sa forme shivaïte, fut ainsi la religion dominante de l'ancien Cambodge. Cependant le bouddhisme du nord s'y est introduit de très bonne heure, et, à l'époque d'Angkor, les monuments bouddhiques voisineront encore avec les monuments shivaïtes. Plus tard, sous l'influence siamoise, les Cambodgiens adopteront  le bouddhisme du sud, dont la, langue sacrée est le pâli, et qui est depuis plusieurs siècles leur unique religion.

On trouve déjà un royaume du Cambodge au IVe siècle de notre ère. Les livres bouddhiques furent apportés de Srok Langka (Sri Lanka), par le religieux Preà Put Khosa, sous le règne de Préa Ket Méalea. Au VIIe siècle, le Cambodge appartenait à la province chinoise de Founan, qui correspondait à peu près au Tong-King (Tonkin); en 616, le Tchin la, Tchen-la ou Tchan-la, comme les Chinois appellaient le Cambodge, commença à payer le tribut au Céleste-Empire; il le payait encore sous les Tang (quatre fois), les Song, les Ming. En 625, le roi du Cambodge avait cependant secoué le joug de la Chine et s'était même emparé du Tong-King et du Tchampa (connu par la suite sous le nom de Binh-Thuan). 

A ce moment, il existait deux royaumes rivaux, l'un au nord et l'autre au sud, et cette division se perpétua, sous des formes diverses, jusqu'à l'avènement, en 802, de Jayavarman II, qui refit l'unité du Cambodge. Avec lui commence la lignée des grands rois constructeurs qui firent de leur capitale, Angkor-Thom (Angkor la Grande), située au nord du Tonlé-sap et dont la construction fut commencée à la fin du IXe siècle par Yaçovarman, l'une des cités les plus splendides de l'Asie. De la fin du XIe siècle jusqu'au XIIIe, les Cambodgiens soutinrent des luttes sanglantes, aux alternatives les plus diverses, avec leurs voisins de l'est, les Chams, hindouisés comme eux. C'est au cours de ces luttes que le grand souverain Sûryavarman II (1112-1152) fit construire, à 1500 mètres au sud de la capitale, le fameux temple d'Angkor-Vat, le plus beau monument de l'Asie orientale. 
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Angkor-Vat.
Angkor, l'ancienne capitale khmère. Photo : © Angel Latorre, 2008.

Plus tard, sous les Ming, le roi du Cambodge étendit sa domination sur l'Annam. Un voyageur chinois, qui a visité le Tchin-la au XIIIe siècle, nous a laissé une description de ce royaume qui e été traduite en français successivement par Abel Rémusat (Paris, 1819, in-8 et Nouv. Mél. As., 1, pp. 74-152) et Hervey de Saint-Denys (Ma Touanlin, II, pp. 476-488). Le Siam, qui au VIIe siècle dépendait du Cambodge, s'en rendit indépendant, d'où son nom de Muang-Thai, le royaume des libres. En 1028, les Cambodgiens payèrent le tribut à l'Annam; en 1057, un lépreux, guéri par Préa En, monta sur le trône du Cambodge. Dès le XIIIe siècle commence le déclin du Cambodge, que ne contribua pas peu à accélérer les luttes intérieures, mais qui eut pour point de départ la guerre contre les Mongols de Chine (1268). 
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L'histoire du Cambodge devient plus certaine à partir du XIVe siècle, grâce à la deuxième partie de la Chronique royale ou Pongsa Voda qui commence en 1346 et qui a été publiée dans les Explorations et Missions de Doudart de Lagrée. Le XVIIe et le XVIIIe siècle sont marqués par des luttes contre le Siam et l'Annam; c'est à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle que date l'ingérence des Annamites dans les affaires du Cambodge, qui occupait alors non seulement le Cambodge actuel, mais encore les six provinces de la Basse-Cochinchine. En 1680, 3000 Chinois fidèles aux Ming et qui ne voulaient pas se soumettre aux Mandchous, se rendirent de Canton à Tourane, d'où le roi d'Annam les expédia en Basse-Cochinchine, où ils s'établirent à Mytho et à Bien-Hoa. 

La première moitié du XVIIIe siècle est marquée par des luttes avec le Siam, dont l'influence alla grandissant avec des fortunes diverses jusqu'en 1809, époque à laquelle les Siamois s'emparèrent de Battambang. En 1834, le roi Néac Ang-Chan, qui régnait depuis 1796, mourut ; sa mort fut le signal de nouvelles luttes, mais les Siamois furent arrêtés dans leur invasion par les Annamites. La guerre, intermittente pendant les années suivantes, recommença en 1840 : elle fut enfin terminée en 1847 par la reconnaissance, et par le Siam et par l'Annam, de Néac An-duong comme roi du Cambodge, qui s'engagea à payer le tribut à ses deux puissanie voisins à la fois. A la mort de Anduong, à Oudong en 1860, son fils aîné, Ang-Chrelang ou Préa-Ang-Reachéa-Votey, né en 1834, monta sur le trône : c'est le roi Norodom I dont l'histoire se confond avec celle de l'établissement du protectorat français au Cambodge, que l'on trouvera plus loin.

Les étrangers au Cambodge.
Les Portugais arrivèrent dès le milieu du XVIe siècle au Cambodge, où ils établirent une mission catholique (1553); ils obtinrent un terrain par une ruse qui rappelle celle des compagnons de Didon, en coupant la peau d'un buffle en lanières extrêmement minces, de façon à couvrir le plus grand espace de terrain qui leur avait été concédé par les habitants. Les Portugais, sous forme de métis, et en conservant leur nom, ont continué à jouer un rôle dans l'histoire du Cambodge, où ils cherchèrent, surtout au commencement du XVIIe siècle, à développer leur influence lorsqu'ils eurent été chassés de Sumatra par les Hollandais. Je relève qu'en 1596, le Portugais Lavis Velo tua l'un des rois du Cambodge; en 1811, Joseph de Monteiro fut nommé médecin du roi; l'interprète du roi Norodom se nommait Kol de Monteiro. Ce furent les Portugais qui firent connaître en 1570 les fameuses ruines d'Angkor.

Les Hollandais arrivèrent longtemps après les Portugais, mais ne restèrent que fort peu de temps au Cambodge. On a conservé la relation du voyage de Geraerd van Wusthof, l'un des agents de la Compagnie des Indes néerlandaises, dans le Laos et au Cambodge en 1641. Elle est comprise dans une plaquette introuvable, intitulée Vremde Geschiedenissen in de Koninckrijcken van Cambodia en Louwen-tant; in Oost-Indien, zedert den lare 1635, tot den lare 1644; aldaer voor-gevallen, etc. Haerlem, Pieter Casteleyn, 1669, in-4. Francis Garnier a donné une partie de cette relation dans le Bulletin de la Société de Géographie de Paris, 1871, pp. 249.289. A la suite de discussions entre les Portugais et les Hollandais, deux ans plus tard (1643), Pieter de Regemortes qui arrivait en septembre de Batavia, envoyé par Antoine van Diemen, gouverneur général des Indes néerlandaises, était assassiné. Le meurtre de cet agent avec quelques-uns de ses compatriotes mit fin aux entreprises commerciales des Hollandais au Cambodge. La France ne trouvait qu'une concurrence asiatique lorsqu'elle établit son protectorat dans le pays.

Le protectorat français.
Les relations de la France avec le Cambodge ont commencé lors de l'envoi à Kampot, par l'amiral Charner, de l'aviso le Norzagaray, commandé par le lieutenant de vaisseau Lespès (24 mars 1861). A la suite de l'intervention de la France dans la Basse-Cochinchine, l'influence de Siam était devenue prépondérante dans le Cambodge, et les Français redoutaient  que le roi Norodom, hésitant entre cette puissance et la France, ne leur créât de sérieux embarras s'il se retournait vers Bangkok. L'énergie du commandant Doudart de Lagrée prévint ce danger, et travailla à ce qu'en août 1863, un traité d'amitié et de ce commerce fût conclu à Ou-dong entre le roi du Cambodge Pra Maha Abbarach (Norodom) et la France, représentée par le contre-amiral de la Grandière, gouverneur et commandant en chef en Cochinchine. Il se composait de dix-huit articles dont les principales clauses étaient-: que la France accordait sa protection au Cambodge; qu'elle nommerait un résident ou consul auprès du roi du Cambodge, qui serait chargé, sous la haute autorité du gouverneur de la Cochinchine, de veiller à la stricte exécution des lettres de protection; pleine liberté pour les Français au Cambodge; liberté du culte catholique, etc.; donation d'un terrain aux Quatre-Bras pour construire un fort, établir un dépôt de charbon et des magasins d'approvisionnement pour les navires français. Ce traité a été ratifié à Ou-dong le 14 avril 1864. Cependant Norodom, toujours faible, signait quelque temps après un traité avec Siam le 1er décembre 1863, ratifié en janvier 1864, qui restait secret pendant quelques mois, et dont les tendances étaient clairement indiquées par la note remise par la cour de Bangkok, le 3 juin 1864, au couronnement du roi du Cambodge, en présence du capitaine de vaisseau Desmoulins, chef d'état-major de l'amiral de la Grandière; le Siam réservait ses droits à la suzeraineté du Cambodge et à la possession des provinces de Battambang et d'Angkor, et du Laos jusqu'au Grand-Fleuve. 

Les difficultés ne furent définitivement aplanies que par le traité signé par la France avec le Siam le 15 juillet 1867, traité par lequel le Siam reconnaissait le protectorat de la France sur le Cambodge, renonçait au tribut payé par ce pays et annulait le traité du 1er décembre 1863, et par lequel la France abandonnait à Siam les provinces de Battambang et d'Angkor. Le 9 juillet 1870, le roi Norodom, qui avait transporté sa résidence de Ou-dong à Phnom-Penh signait une convention relative à la délimitation des frontières du Cambodge et de la Basse-Cochinchine. Le 1er mai 1877, ce prince signait une ordonnance royale supprimant l'esclavage. Le 9 avril 1881 avait lieu la promulgation d'un décret du 24 février 1881 réglementant la justice française au Cambodge. Mais il était nécessaire de l'établir vis-à-vis des étrangers installés au Cambodge. Le traité de 1863, prévoyant les conflits entre Cambodgiens et Français, avait bien installé un tribunal mixte francocambodgien, complété par les ordonnances de 1873, mais des difficultés s'étant élevées par suite de conventions particulières passées par le roi du Cambodge avec divers Européens ou Américains résidant à Phnom-Penh, une déclaration fut échangée le 21 décembre 1881 entre les gouvernements français et cambodgien pour le règlement des conflits en matière de contentieux administratif, et un décret du 6 mai 1882, du président de la République française attribua le règlement de ces conflits au conseil du contentieux de Cochinchine, siégeant à Saïgon, statuant en premier et en dernier ressort. 

Cette même année 1882 deux conventions étaient passées entre le gouverneur de la Cochinchine et le roi du Cambodge, l'une le 26 mars, pour réglementer le commerce des armes et des munitions au Cambodge; l'autre relativement à l'inscription au protectorat des Annamites, sujets français, et à la suppression de l'impôt de capitation pour les inscrits. Les liens qui unissaient le Cambodge à la France ont été resserrés par la convention signée par le roi du Cambodge avec le gouverneur général de Cochinchine, Thomson, le 17 juin 1884. Cette convention, qui donnait de l'extension au protectorat français, laissait les fonctionnaires cambodgiens administrer les provinces sous le contrôle des résidents français, sauf en ce qui concernait l'établissement et la perception des impôts, les douanes, les contributions indirectes, les travaux publics, et d'une façon générale, les services exigeant, selon les Français, une direction unique et des agents européens. 

Le résident de France, qui est à cette époque est devenu résident général, a le droit d'audience privée et personnelle auprès du roi; il est assisté d'un sous-résident qui le remplace en cas d'absence et qui est en même temps résident de la province de Phnom-Penh, où les Français ont établi une municipalité. Puis le Cambodge a été divisé en huit provinces : Phnom-Penh, Kampot, Poursat, Kompong-Chnang, Kratié, Kompong-Tuong, Banam et Krauchmar, subdivisées en trente-trois arrondissements. En 1886, toutes les résidences ont été supprimées, sauf celles de Kampot, Banam, Kratié et Kompong-Tuong. Le budget du protectorat du Cambodge a été fixé, par décision du 17 septembre 1888, en recettes et en dépenses, à la somme de 704 700 piastres. 

Le Cambodge a été, à la Chambre des députés, l'objet de débats retentissants; le roi, dont les revenus se trouvaient fort réduits par le protectorat, cherchait à battre monnaie avec les jeux, particulièrement avec le bacouan et les trente-six bêtes; le bacouan, qui est une espèce de baccarat, était autorisé; le jeu des trente-six bêtes, qui tire son nom des animaux indiqués sur les casiers sur lesquels pontent les joueurs, après avoir été autorisé en 1885 et 1886, a été interdit par le Piquet, le résident français, le 1er janvier 1887. (Ces trente-six bêtes sont : le buffle, le tigre, le porc, le lapin, le ver, le renard, le chat, la grue, le daim, l'araignée, le serpent, la crevette, le dragon, l'oie, l'huître, le singe, le coq, la tortue, l'anguille, la carpe, le papillon, le cent-pieds, le pigeon, le poisson, l'éléphant, le chien blanc, le chat sauvage, l'abeille, le rat, la jonque, le lièvre, le cheval blanc, le paon, le canard, le limaçon et le mollusque).

Des troubles ont éclaté au Cambodge à la fin du XIXe siècle, fomentés par le second frère de Norodom, Ang-Phim, né en 1842, et plus connu sous le nom de Si Watha; les partisans de ce prince ont été dispersés, et ses derniers adhérents, qualifiés par les Français de "pirates" et de "voleurs", traqués par les miliciens, se sont réfugiés dans les montagnes, tandis que les chefs ont été, les uns décapités, les autres déportés à Poulo-Condor, à destination d'Obock. A la mort de Norodom, en 1904, le protectorat était considéré par les Français comme pacifié. (Henri Cordier). 



Denise Affonco, Rescapée de l'enfer des Khmers rouges, Presses de la renaissance, 2008.
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