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Le Brésil au XIXe siècle
L'émancipation des esclaves
Aperçu Le début de la colonisation Les XVIIe et  XVIIIe siècles
Le règne de Pedro I Le règne de Pedro II L'émancipation des esclaves
Dès 1758 le père M. Ra Rocha, avocat à Bahia (Salvador), publiait à Lisbonne un ouvrage, Ethiope Resgatado, dans lequel il demandait que tout esclave fût rendu à la liberté après un temps de service suffisant pour indemniser le maître, et que les enfants de femmes esclaves, naissant libres (ingenui), ne serviraient que jusqu'à l'âge de quatorze ou quinze ans. En 1810, Velloso de Oliveira, de la province de São Paulo, dans un mémoire adressé au prince régent, parlait de donner la Iiberté aux enfants qui naîtraient de mères esclaves. En 1822, un député de Bahia, Borges de Barres, proposait aux Cortès constituantes de Lisbonne, sans aucun succès, quelques mesures en vue de la colonisation par des Européens et subsidiairement une diminution de l'esclavage. Plusieurs Brésiliens se prononçaient contre l'introduction d'esclaves : Domingos Muniz Barreto en 1814, Maciel da Costa (marquis de Queluz) en 1821, José Bonifacio d'Andrada dans un mémoire en 1825. L'Angleterre signa avec le Brésil la convention du 13 novembre 1826, relative à la traite, qui devait être considérée comme entièrement illicite à partir de 1830. La loi brésilienne du 7 novembre 1831, contre les négriers, ne put être exécutée. Le 18 mai 1830, A. Ferreira França présenta à la Chambre un projet prononçant . l'abolition totale de l'esclavage pour le 25 mars 1831, et deux ans après (8 juin 1833), un nouveau projet qui déclarait libres tous les nouveau-nés; la Chambre refusa de discuter ces deux propositions. En 1845, par le bill Aberdeen, l'Angleterre humilia le Brésil en déclarant que les négriers et les navires suspects d'avoir été employés à la traite pourraient être capturés, même dans les eaux territoriales de l'empire, et seraient justiciables des tribunaux britanniques. L'indignation que cette mesure excita profita aux négriers dont l'odieux commerce devint plus florissant. Cependant il se forma peu à peu un parti abolitionniste dont l'empereur dom Pedro II, sans oublier ses devoirs de roi constitutionnel, a été le patron persévérant. Le ministre Eusebio de Quieroz fit voter, par la loi du 4 septembre 1850, des moyens plus sûrs de répression et, les appliquant rigoureusement, il obtint le résultat que n'avaient jamais atteint les croiseurs anglais. 

Quelques autres mesures favorables aux esclaves furent prises à partir de 1864. Le 23 janvier 1866, le sénateur Pimenta Bueno, marquis de São Vicente, présenta à l'empereur des projets d'émancipation graduelle qui furent examinés par le conseil d'Etat mais que la guerre du Paraguay fit ajourner. C'est à cette époque (juillet 1866) que la Société française pour l'abolition de l'esclavage ayant adressé une supplique à l'empereur, celui-ci fit répondre que, dès que les circonstances le permettraient, son gouvernement s'occuperait d'une mesure « que l'esprit du christianisme réclame ». Après la paix, une commission de la Chambre, sur la proposition de Teixeira junior, rédigea un projet pour l'abolition graduelle (15 août 1870). L'année suivante le premier ministre, J.-M. da Silva Paranhos, vicomte de Rio Branco, assura le triomphe du principe de l'émancipation et parvint à faire voter, après une lutte parlementaire de cinq mois, la loi du 28 septembre 1871 qui abolissait en principe la servitude et affectait certains impôts à l'émancipation des esclaves. Désignée sous les noms de loi Rio Branco ou de loi du « Ventre libre », cette loi déclarait que tous les enfants naîtraient désormais libres et resteraient seulement jusqu'à leur majorité au service du maître de la mère pour indemniser celui-ci des frais d'éducation. Le recrutement de l'esclavage était ainsi tari dans ses deux sources, l'importation et la naissance; aussi le nombre des esclaves, qui était d'environ 2 miilions 1/2 en 1856, de 1800000 en 1871, de 1584000 en 1873, se trouvait-il réduit à 1050000 en septembre 1885 et à 743419 au recensement annuel des esclaves de 1887 (mars); depuis de 1871, les esclaves non enregistrés dans le recensement annuel étaient considérés comme libres. Il y avait, en outre, à la même époque, 18946 sexagénaires qui devaient encore des années de service et plus de 500 000 (439 831 seulement d'après la statistique imparfaite du 30 juin 1885) « ingenuos », c.-à d. qui étaient enfants de femmes esclaves libres en vertu de la loi de 1871, mais qui, n'ayant pas atteint leur vingt et unième année, restaient au service du maître de leur mère.

En 1880 commençait à se former un parti, très peu nombreux encore, de partisans de l'abolition immédiate (les sénateurs Jaguaribe, conservateur, Octaviano et Silveira da Mota, libéraux, le député libéral J. Nabuco, les journalistes Ferreira de Menezes, Gusmão Lobo, Patrocinio, Serra, A. Rebouças, etc.). Deux provinces (Amazonas et Ceará) affranchirent leurs esclaves en 1884 (elles en avaient d'ailleurs peu), et cette même année le ministère Dantas présenta un projet d'abolition graduelle qui échoua devant une coalition de plusieurs libéraux et de presque tous les conservateurs. Mais cette initiative du gouvernement et la discussion engagée dans la presse et dans les Chambres donnèrent une grande impulsion à l'idée d'abolition. 

Une loi du 28 septembre 1885, due à Saraiva, Cotegipe et A. Prado, compléta la loi de 1871 en déclarant libres les esclaves à partir de l'âge de soixante ans (comme l'avait proposé Dantas), à condition qu'ils serviraient encore trois ans leur maître, et en fixant un tarif de la valeur des esclaves décroissant avec les années, et augmenta certains impôts pour créer un fonds d'encouragement à l'immigration. La question de l'émancipation était alors celle qui passionnait le plus la politique intérieure au Brésil; les abolitionnistes des provinces du Nord, lesquelles avaient peu d'esclaves, et ceux de la province de São Paulo au Sud, qui en avait beaucoup, réclamaient l'abolition graduelle et accélérée, tandis que les représentants d'autres provinces, comme Minas Geraes et surtout Rio de Janeiro, qui en avaient aussi beaucoup, résistaient à toute accélération du mouvement émancipateur. La ville de Rio devint cependant le centre de l'agitation abolitionniste. En 1881, deux des chefs du parti conservateur, les sénateurs Correa de Oliveira et Antonio Prado, se prononçèrent pour la nécessité d'une nouvelle loi. Ce dernier, qui est un grand planteur, libéra aussitôt ses propres esclaves; il eut de nombreux imitateurs dans la province de São Paulo (1887), et le mouvement d'opinion qu'il produisit se propagea dans les provinces voisines, L'assemblée provinciale de São Paulo prit des mesures vigoureuses pour accroître l'immigration européenne, tout en écartant l'idée de faire venir des Chinois, et vota par tête d'esclave un impôt si lourd qu'il équivalait à une prohibition; ce dernier vote ne fut pas ratifié par le président de la province. 

Dans certaines fermes les esclaves, suivant les conseils d'un abolitionniste intransigeant, A. Bento, partireut en masse sans être affranchis; la proximité des chemins de fer qui se multipliaient dans la province et les dispositions favorables de la population facilitaient leur évasion; des jurisconsultes et des magistrats, de leur côté, soutenaient l'opinion émise par A. Prado que la force publique ne pouvait pas être employée contre les esclaves fugitifs tant qu'ils ne commettaient pas de délit. Cependant aucun désordre grave ne se produisit : l'exemple était encourageant. Le 10 mars 1888, le ministère Cotegipe donna sa démission, et la princesse impériale régente appela aux affaires Correa d'Oliveira et Prado. Ceux-ci comprirent que l'abolition, différée jusqu'en 1889 ou 1890, qu'ils proposaient encore au mois de février avec les abolitionnistes les plus avancés, n'était plus possible et qu'une solution immédiate s'imposait. Rodrigo Silva présenta, au nom du cabinet, et les deux Chambres votèrent presque à l'unanimité, la loi du 13 mai 1888, qui accorde la liberté sans délai et sans aucune restriction à tous les esclaves. Dans le discours du- trône, prononcé le 3 mai 1888 à l'ouverture de la session, la princesse annonçait ce projet : 

« A l'honneur du Brésil, sous l'influence du sentiment national et des libéralités particulières, l'extinction de l'élément  servile a fait de tels progrès que c'est aujourd'hui une aspiration acclamée par toutes les classes avec d'admirables exemples d'abnégation de la part des propriétaires. »
A la Chambre des députés, Joaquim Nabuco, le Buxton brésilien, a caractérisé le projet en déclarant qu'il ouvrait une ère nouvelle dans l'histoire du Brésil : 
« La génération actuelle n'a pas encore connu d'émotion aussi puissante et il faut remonter à celle qu'éprouvèrent nos pères, à la proclamation de notre indépendance. Pour nous, Brésiliens, 1888 est un événement plus considérable que 1789 ne le fut pour la France. C'est littéralement une nouvelle patrie qui commence.»
A la suite du vote du Sénat, la princesse donna le même jour, 13 mai, sa sanction en signant avec une plume d'or qui lui avait été offerte à cet effet par souscription populaire. Toute la population de Rio manifesta un enthousiasme chaleureux qui a été partagé par toutes les grandes villes et qui s'est répandu dans la République Argentine et dans l'Amérique entière. La France s'associa à ces manifestations (fête du 10 juillet 1838). 

Bien qu'elle ait été très tardive, la suppression de l'esclavage a été accomplie pacifiquement au Brésil, sans coûter une goutte de sang. Elle ne s'effectuera pas toutefois sans créer des difficultés économiques que le temps seul a fait peu à peu disparaître. Il  fallut remplacer une partie des esclaves par des ouvriers libres : le Brésil chercha à attirer dans ce but des immigrants. Beaucoup de propriétaires se trouvèrent appauvris ou momentanément gênés : le luxe et la large hospitalité des fazendas s'en trouvèrent affectés et, ce qui est plus grave, il y eut des exploitations ruinées.

On ne doit pas cependant s'exagérer les difficultés rencontrées alors par le Brésil. Lorsqu'on discutait, en 1871, le projet Rio Branco, ses adversaires prédisaient que la rareté des bras ruinerait le pays. Or, le nombre des esclaves, qui était alors de 1800000, s'est trouvé réduit à 600000 environ en 1888 et cependant la récolte du café a presque triplé durant cette période. Au Brésil  la transition fut plus facile qu'ailleurs, parce que l'émancipation avait été peu à peu préparée par les lois de 1850, de 1874 et de 1885, que la quantité de bras serviles à remplacer était beaucoup moindre et que les esclaves, selon le témoignage d'un grand nombre d'étrangers (Koster, A. de Saint-Hilaire, Couty, etc.) y étaient beaucoup mieux traités qu'aux Etats-Unis et aux Antilles anglaises et françaises. Au Brésil, d'ailleurs, le préjugé de la couleur n'existait pas contrairement au racisme qui s'est développé aux Etats-Unis et dans plusieurs autres colonies américaines. Les résultats obtenus jusqu'au mois de décembre 1888 dans toutes les provinces où les esclaves étaient nombreux dépassèrent l'attente des abolitionnistes, excepté au Maranhão, dont la situation agricole était depuis longtemps désavantageuse. En général, les esclaves ne pouvant pas soutenir la concurrence dans les villes contre les ouvriers blancs et ne trouvant pas à la campagne, dans le voisinage des grandes plantations, de terres à mettre en culture, restèrent avec leurs anciens maîtres, et les récoltes ont été supérieures à celles de l'année précédente. Par ailleurs, l'arrivée d'immigrants européens augmenta considérablement. (Rio Branco).

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