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L'histoire du Royaume-Uni
L'Angleterre au Moyen âge
I - Anglo-Saxons et Normands
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Aperçu

L'Angleterre antique

L'Angleterre médiévale
Anglo-saxons et Normands
XIIe - XVe siècles : les Plantagenêt

Le XVIe siècle : les Tudor, la Réforme

Le XVIIe siècle : les Stuart, premières colonies
Le XVIIIe siècle : la conquête de la mer
Le XIXe siècle : la Fédération britannique

Le Royaume-Uni depuis 1900


L'histoire de l'Ecosse
L'histoire du Pays de Galles
L'histoire de l'Irlande
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L'invasion anglo-saxonne

A considérer l'histoire du Ve siècle dans son ensemble, l'invasion des Saxons en Angleterre semble, au premier coup d'oeil, n'être qu'un simple épisode du grand mouvement des migrations germaniques. La Bretagne devint la proie de tribus guerrières venues de Germanie, comme la Gaule, l'Espagne et l'Italie. Mais cette ressemblance n'est qu'apparente et superficielle. On a pu en effet se demander si la Gaule avait été réellement conquise par les Francs et les Burgondes, si l'établissement des Wisigoths sur le sol de l'Espagne avait eu réellement le caractère de ce que nous appelons une conquête. Ce problème ne peut être sérieusement posé pour la Grande-Bretagne. Les Anglo-Saxons ne se contentèrent pas de soumettre les Bretons, ils les exterminèrent. La lutte entre les envahisseurs et les envahis eut le caractère d'une guerre de populations d'origines différentes et d'une guerre religieuse; aussi fut elle atroce. L'histoire de cette lutte, très mal connue, est entourée de beaucoup de légendes (Cycle de la Table ronde). 

En 449 deux rois de mer appartenant à la nation saxonne et à la tribu des Jutes, Hengist et Horsa, tous deux frères, débarquèrent par hasard sur la côte de Kent, offrirent leurs services au roi breton Vortigern qui accepta, et reçurent en récompense l'île de Thanet. Ils battirent les Pictes dans la plaine de Stamford, Mais en 455 la guerre éclata entre les Bretons et leurs hôtes. A la bataille d'Aylesford, Horsa fut tué, Hengist remporta néanmoins la victoire. Les Bretons déposèrent leur chef suprême comme suspect de trahison et le remplacèrent par son fils qui périt dans une bataille. Un chef au nom romain, Ambrosius, venu d'Armorique, tint tête quelques années encore au terrible Hengist, mais celui-ci finit par triompher et fonda le royaume de Kent qui comprenait les comtés actuels de Kent, Middlesex et une partie de Surrey. Les victoires attirent d'autres barbares. Aella en 477-490 fonde le royaume des Saxons du Sud (Sussex). En 495' Cerdic et Kenric débarquent plus à l'Ouest, et après de grands efforts créent le royaume de Wessex qui devait peu à peu absorber tous les autres. Tandis que ces bandes luttent contre le roi national et légendaire Arthur, d'autres remontant la Tamise sous le commandement d'Erkewin fondent le royaume d'Essex qui eut Londres pour capitale. 

Encouragés par l'exemple des Saxons, les Angles partirent, au milieu du VIe siècle, de la presqu'île danoise et, émigrant en masse, avec leurs femmes et leurs enfants, vinrent s'établir sur la côte Nord-Est de la Bretagne. Uffa crée le royaume d'Est-Anglie, Coeda celui de Mercie (575); enfin le plus célèbre de ces tard-venus, Ida, fonde le royaume de Northumberland ou de Bernicie, en même temps qu'un autre roi de mer nommé Ella s'établit plus à l'Ouest dans le Lancashire et organise le royaume de Deirie. Le caractère essentiel de cette conquête saxonne est la spontanéité et l'incohérence des expéditions. Si la défense fut décousue et mal organisée, l'attaque ne fut jamais conduite avec ensemble. Ainsi les Celtes paraissent avoir eu moins de vigueur individuelle que les Anglo-Saxons. Ceux-ci, dès la première heure de cette colonisation du sol britannique, se montrent implacables à l'égard des vaincus. Ils procèdent à une extermination systématique de leurs rivaux. Ce n'est pas seulement une conquête militaire qu'ils poursuivent avec leur ténacité originelle, c'est une prise de possession complète. Les Angles, une fois le chemin frayé, viennent tous; ils laissent un désert derrière eux sur leur terre d'origine. Ils emportent dans leur exode jusqu'à leurs bestiaux.

L'heptarchie

Aussi les moeurs, les institutions, les lois des AngloSaxons sont-elles tout d'abord sur le sol britannique l'image fidèle de ce qui existait, avant la conquête, sur le sol de la Basse Allemagne. Etablis en maîtres au-delà de la Manche, n'ayant à subir que dans une proportion minime l'effet des idées romaines, ces peuples restent fidèles à leurs traditions. Tandis que tous les peuples d'origine germanique, transplantés dans les autres provinces de l'ancien empire, se laissent plus ou moins imprégner par la civilisation qu'ils ont conquise; tandis que les Saxons restés sur la rive droite du Rhin sont conquis à leur tour par les Francs chrétiens, les Anglo-Saxons restent des Germains. Ils sont divisés en royaumes indépendants et souvent ennemis. C'est ce qu'on appelle la période de l'heptarchie.

En réalité, il y eut tantôt plus, tantôt moins de sept royaumes (royaumes Saxons : Kent, Essex, Wessex, Sussex; - royaumes Angles : Est-Anglie, Mercie, Northumbrie). Les plus importants de ces Etats ont été, dans les premiers siècles, ceux du Nord, habités par les Angles, ce qui explique pourquoi le nom d'Angleterre finit par l'emporter sur celui de Saxe. Mais ils parlent la même langue, et leurs institutions sociales sont identiques. Le trait essentiel de leur organisaion sociale est la forte organisation de la famille. L'unité territoriale est précisément l'étendue de terre nécessaire à l'entretien d'une famille (hyde). Les familles sont réunies entre elles, soit par les liens d'une commune origine, soit par des traditions ou par des intérêts communs. Les Saxons étaient groupés en communautés de famille ou marks, qui sont les germes des townships, ou communes modernes. Une agglomération de familles forma le hundred, enfin ces derniers groupes combinés en nombre plus ou moins considérable formaient le comté, , ou shire

Chacune de ces unités avait ses assemblées et ses chefs. A la tête de chaque comté se trouvait l'ealdorman ou alderman qui prenait en temps de guerre le titre de herttoga ou herzog. Enfin en dernière analyse la combinaison des shires formait le royaume, rice ou kingdome. La royauté était une instituhion essentielle dans le système politique des Anglo-Saxons. Les assemblées les plus importantes étaient celles du hundred et du shire, shiregemot. Les hommes libres de tout le royaume formaient l'assemblée générale, le conseil des sages ou wittenagemot. Le roi, King ou Cyning, est un descendant d'Odin. Il est choisi par l'assemblée générale; mais le droit d'élection a pour correctif l'obligation de choisir le chef suprême dans la famille divine. Le fils aîné ne succède pas nécessairement à son père. Il a néanmoins plus de chance d'être élu qu'aucun autre de ses parents.
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Carte de l'Angleterre au Moyen âge.
L'Angleterre médiévale.

L'institution de la royauté se développa plus complètement et plus rapidement après la conquête. Les Saxons restés en Allemagne ne laissèrent pas le pouvoir de leurs ducs se transformer en pouvoir royal. On suit d'une manière confuse dans l'histoire de l'heptarchie les étapes et les progrès de la royauté. Cette descendance divine ne préserve pas les rois anglo-saxons des pires destinées. Au cours du VIIIe siècle, sur quinze rois de Northumbrie, deux seulement paraissent être morts paisiblement sur le trône, tous les autres ont été assassinés ou déposés. Il en est de même pour les autres royaumes. Cette dignité si périlleuse n'en était pas moins très convoitée. Le roi avait des domaines considérables. Il possédait les uns à titre privé, les autres comme dépendances de la couronne; enfin sur les terres publiques ou folkland il jouissait de prérogatives étendues qui équivalaient presque au droit de propriété. Son wergeld était énorme. D'après la loi du royaume de Mercie il était de 7200 shillings, dans le Northumberland à peu près du double. Cette somme devait être payée aux parents du roi, et il fallait en outre payer au peuple un cynebot de valeur égale. Mais cet avantage posthume était illusoire, car le meurtrier du roi se trouvait souvent être son parent et son successeur. 
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Calligraphie et miniature illustrant le Livre du couronnement
des rois anglo-saxons.
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Tels étaient les principaux cadres de la vie publique chez les Anglo-Saxons. La plus grande révolution qui se produisit parmi eux pendant l'heptarchie fut la conversion au christianisme dans le cours du VIIe siècle. Une mission envoyée par le pape saint Grégoire le Grand et à la tête de laquelle se trouvait Augustin fut accueillie par Ethelbert, roi de Kent; le royaume de Wessex fut évangélisé par un moine venu de la haute Italie, Birinus; les autres royaumes entrèrent tour à tour dans la communion catholique. L'oeuvre commencée par Augustin fut achevée en 673 par Théodose de Tarse, archevêque de Canterbury. L'Eglise anglo-saxonne créa véritablement l'unité morale de ces petits royaumes divisés et ennemis. Elle eut un caractère tout différent de l'ancienne Eglise bretonne, refoulée par la conquête dans les montagnes du pays de Galles ou contrainte à émigrer dans l'Armorique; elle se rattacha plus étroitement à l'Eglise romaine. Enrichie par les largesses des rois et des fidèles, elle ajouta pendant le VIIIe siècle aux revenus de ses domaines celui de la dîme qui fut rendue obligatoire pour tous les royaumes en 787. Elle divise le territoire en paroisses, chaque paroisse contient un ou plusieurs townships, mais on ne voit presque aucun cas de township démembré entre plusieurs paroisses, de sorte que par cette organisation I'Eglise renforça l'esprit de patriotisme local en même temps qu'elle donnait la conscience de l'unité nationale. Elle fit d'ailleurs payer cher ses services et tout n'est pas à approuver dans son histoire. Les monastères qui ne tardèrent pas à pulluler en Angleterre ne furent pas tous des écoles de vertu. Le célèbre auteur de l'Histoire ecclésiastique des Anglais, Bède le Vénérable, donne sur la vie monastique de ses contemporains des détails qui, pour être très curieux, ne sont pas très édifiants.

L'unification de l'Angleterre

L'heptarchie anglo-saxonne dura jusqu'en 829, époque à laquelle le roi Egbert de Wessex devint par héritage, acquisition ou conquête, roi de tous les petits royaumes. Il semble pourtant qu'avant le IXe siècle, il y ait eu, à plusieurs reprises, une sorte de fédération des différents Etats. Egbert aurait été précédé de sept princes : Ella de Sussex, Ceawlin de Wessex, Ethelbert de Kent, Rodwal d'Est-Anglie, Edwin, Oswald et Oswy de Northumberland, qui portèrent le titre de Breatwalda, que les chroniqueurs latins traduisent par totius Britanniae rex. Nous ne sommes pas fixés sur le sens réel de cette dignité. D'ailleurs nous voyons que ce titre n'a pas été porté par le plus puissant roi des Anglo-Saxons au VIIIe siècle, Offa, roi de Mercie (757-794). Deux faits essentiels sont à noter parmi les conquêtes et les atrocités de ce roi. Il est le créateur en Angleterre du denier de saint Pierre ou tribut de Rome (Romescot) et il prête le savant Alcuin à Charlemagne. Nous voyons aussi que Charlemagne est obligé de réprimer la mauvaise foi des marchands anglais qui importaient dans les Etats francs des robes de laine de mauvaise qualité et de taille trop exiguë et de plus essayaient de frauder la douane. C'est à la cour de Charlemagne que s'était réfugié Egbert, exilé par Offa; une députation vint l'y chercher en 800 et il fut couronné roi de Wessex. Il mourut en 837, après avoir soumis tous les autres Etats à son hégémonie. Mais c'est aussi sous son règne que commencent les invasions danoises qui allaient ravager pendant trois siècles et demi la Grande-Bretagne. 

Les invasions danoises

Ces invasions peuvent se ramener à trois grandes périodes. Dans la première les Danois et les Vikings pillent les côtes et s'avancent à l'intérieur sans chercher à s'établir d'une manière fixe. Dans la seconde leurs chefs essaient de fonder des dynasties locales; dans la troisième une tentative très importante dans l'histoire générale de l'Europe septentrionale est faite pour constituer un vaste royaume englobant l'Angleterre avec les Etats scandinaves. La première période des invasions danoises comprend le règne d'Egbert qui les bat au sanglant combat d'Hengstone Hill (835) et celui de ses successeurs jusqu'à Alfred le Grand (871). La seconde période commence au traité conclu entre Alfred le Grand et Guthrun, elle s'étend jusqu'à la fin du Xe siècle. L'Angleterre est de nouveau divisée en deux parties. Le Nord-Est, où s'étaient surtout portées les invasions et qui était l'Angleterre proprement dite, fut souvent désigné sous le nom de Danelage
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Saint Dunstan.
Saint Dunstan, qui fut archevêque de Canterbury, écrivant
son Commentaire sur la règle de Saint-Benoît. (Miniature
du XIIe siècle, British Museum).

L'histoire de ce temps est elle aussi encore pleine de légendes. Les rois sont : Edouard l'Ancien (904), fils et successeur d'Alfred, Athelstan (925-940) qui prend l'offensive et conquiert presque toute l'Angleterre par la victoire de Brunanburgh, le grand combat, Edmond ler l'Ancien (941), Edred (946), Edwy (959), l'ennemi et la  victime de saint Dunstan; Edgar le Pacifique, sous lequel fut tué le dernier loup qui ait parcouru à l'état libre les forêts de l'Angleterre. Sa femme, la belle Elfrida, fut aussi célèbre par ses aventures que par sa dureté. Elle fit assassiner son beau-fils, Edouard le Martyr (975-978), et gouverna quelque temps son fils Ethelred II (978-1016) , l'esclave des moines, sous lequel recommencent les invasions danoises, dont il essaie de se débarrasser par les inutiles atrocités de la nuit de Saint-Brice (1002). Il fut obligé par Suénon (Sven I) de payer un tribut, le Danegeld, et enfin se retira en Normandie. Son fils Edmond Côte de Fer ne règne qu'un an et périt assassiné. 

Pendant vingt-cinq ans (1017-1042), l'Angleterre est gouvernée par des rois danois. Avec Canut (Knut) le Grand elle est comme une province de la monarchie scandinave. A sa mort le parti national saxon, dirigé par le comte Godwin, acclame son plus jeune fils Hardi-Canut (Knut III), né de la veuve d'Ethelred (1036). Les provinces du Nord où les Danois sont en majorité reconnaissent Harald Pied de Lièvre; celui-ci disparaît en 1040, son frère en 1042, et l'influence du parti national fait élire Edouard le Confesseur (1042-1065). C'est le dernier roi de la dynastie anglo-saxonne. Quand il meurt au mois de janvier, le fils de Godwin, Harold, est élu, mais il n'a pas la temps de s'installer, il est attaqué à la fois au Sud par les Normands et au Nord par les Norvégiens amenés par son frère Tostig. Il se débarrasse de celui-ci, il est tué par Guillaume le Conquérant à la bataille de Senlac ou de Hastings (14 octobre 1066).
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Sceau d'Edouard le Confesseur.
Sceau d'Edouard le Confesseur (1043-1066). - Le roi est représenté assis
sur son trône, tenant de la main droite le sceptre et de la main gauche le globe.
Il a de fortes moustaches et la barbe en pointe. La légende inscrite au droit,
comme au revers, est curieuse : « Sceau d'Édouard, Basileus des Anglais ».
(Sigillum Eadwardi Anglorum Basilei).

Les institutions anglo saxonnes à la veille de la conquête normande.
Dans cette longue période si troublée, les institutions anglo-saxonnes s'étaient implantées si solidement que la conquête normande n'allait pouvoir les déraciner. La royauté s'était fortifiée. Nous voyons le roi Alfred créer une flotte pour garder les côtes du royaume. Cette marine sous Edgar comptait jusqu'à 3600 bâtiments, que le souverain passait en revue chaque été. Edgar révise les lois et coutumes de son peuple, il consacre chaque année, en hiver et au printemps, plusieurs mois à des tournées dans chaque province de son royaume et rend la justice en personne. Il préside les assemblées générales du peuple, ou witenagemot, qui existaient déjà dans l'organisation primitive mais que nous voyons tout à coup prendre une grande importance. C'est le witenagemot de Wessex qui avait rappelé Egbert en 800; c'est le witenagemot de toute l'Angleterre qui choisit Harold II pour roi à la mort d'Edouard le Confesseur. Mais en même temps le pouvoir de la féodalité s'accroît. Les eaIdormen prétendent administrer les comtés à leur guise. Les Thanes ou Thegns ont le droit de paix et de guerre. Ils guerroient ou pactisent à leur gré avec les Danois

Opprimé ou trahi par ses chefs, le peuple anglo-saxon est sans doute dans une condition tellement misérable, qu'on peut se demander si plus tard la conquête normande ne fut pas un bienfait pour lui, car elle mit du moins un terme aux invasions. Néanmoins il garde son organisation, il la développe; les villes grandissent peu à peu-: elles ont une autonomie presque complète. Elles élisent leurs magistrats, elles ont des corporations puissantes. La police, l'administration, la justice, sont entre les mains des aldermen. Dans les campagnes on ne constate pas l'émiettement des groupes locaux, la faiblesse qui semble le sort des classes rurales du continent. Les hundreds et les townships sont de vraies personnes morales qui s'administrent elles-mêmes plus ou moins librement, il existe des milices locales. 

Tout homme libre est obligé, pour sauvegarder ses intérêts et assurer son repos, pour avoir son franc-pledge, de s'associer avec neuf autres hommes libres qui répondent de lui comme il répond d'eux. Tout Anglais est dans la paix du roi. Les serviteurs et les serfs même des lords ne peuvent pas plus que leurs francs tenanciers être jugés par leur seigneur. II est forcé de déférer les criminels devant les tribunaux publics. Il est vrai qu'il peut présider lui-même ces tribunaux, mais c'est à titre de délégué du roi. On observe néanmoins, à côté de cet affermissement des anciennes institutions, une tendance à l'introduction en Angleterre du système féodal, tel qu'il existe sur le continent, notamment pour le service militaire et la tenure des terres. L'invasion normande devait accélérer les progrès de cette transformation.
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Tapisserie de Bayeux : la conquête de l'Angleterre.
La conquête de l'Angleterre par les Normands.
Avant le choc décisif, Guillaume, duc de Normandie,exhorte ses soldats 
à se préparer à combattre avec courage et prudence (Broderie de Bayeux).

 Les Normands en Angleterre

Vainqueur des Anglais à Hastings, Guillaume le Conquérant fit reconnaître son autorité dans les contrées du Sud, s'empara de Douvres, écrasa une tentative de résistance des hommes du comte de Kent et, franchissant la Tamise, se porta au Nord de Londres, coupant ainsi les communications de la capitale avec le Nord de l'Angleterre. Les habitants lui envoyèrent leur soumission et le 25 décembre 1066 le duc de Normandie se fit couronner suivant les rites usités dans l'église de Westminster. Malgré ses promesses réitérées de gouverner les Anglais selon les lois de leurs anciens rois, il procéda à un partage systématique des terres et des châteaux dont les maîtres avaient porté les armes contre lui. Ces spoliations désespérèrent les vaincus qui prirent les armes à plusieurs reprises. Guillaume dut ainsi conquérir pièce à pièce et en plusieurs campagnes ce qui restait de l'Angleterre. Pourtant il est exagéré de dire qu'il apporta dans les spoliations dont il punit ses ennemis, une animosité de principe.  Guillaume fut, il est vrai, exaspéré de la ténacité de ses ennemis (Camp du refuge, 1071-1072, insurrection du Maine 1073, révolte d'York). L'Italien Lanfranc, qu'il plaça sur le siège de Canterbury, à la place de Stegand, déposé, appliqua avec une grande rigueur les idées réformistes qu'Hildebrand avait introduites dans l'Eglise
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Sceau de Guillaume le Conquérant.
Sceau de Guillaume le Conquérant. - Au droit, type équestre : il est représenté 
portant la lance et l'écu, sur un cheval galopant. Au revers, type de majesté
le roi, couronné et assis sur son trône, tient de la main droite une épée; de la main
gauche, une croix pattée fichée. Il est représenté avec le ventre proéminent,
l'« abdomen pendulum », dont se moquait le roi de France.

Les cruautés, les atrocités des nouveaux maîtres furent horribles. Mais c'était la rébellion que frappait le conquérant. L'examen attentif du grand rôle des propriétés qu'il fit dresser de 1080 à 1086 atteste d'ailleurs le nombre d'Anglo-Saxons qui restèrent en possession de leurs terres. Ce Rotulus Regis, ou Rôle de Westminster, plus connu sous le nom de Domesday book, est le plus étonnant document qui nous reste de cette époque. Guillaume se fit prêter serment en 1086, à Westminster, par tous les hommes possesseurs d'un domaine suffisant pour nourrir un cavalier et son cheval. Il en vint, dit-on, 60.000 qui lui firent hommage. La féodalité normande, implantée de force en Angleterre, eut ainsi pour chef suprême, unique et expressément reconnu, le roi. Les énormes richesses que Guillaume s'était réservées et qu'il augmenta par sa rapacité et son habileté donnaient à la royauté anglaise un pouvoir sans pareil à cette époque. Mais les guerres civiles qui troublèrent les règnes de Guillaume II le Roux (1087-1100), de Henri Ier (1100-1135) obligèrent les rois eux-mêmes, pour se faire des partisans, à concéder des chartes à leurs sujets. 

Henri Ier Beauclerc, au moment où il prend la couronne, qu'il usurpait aux dépens de son frère Robert, signa une charte fameuse qui, dans ses dispositions essentielles, semble comme un prologue de la Grande charte. Il s'empara de son frère aîné à la bataille de Tinchebray (1105); à ses ennemis intérieurs se joignent les ennemis extérieurs. Le roi de France, Louis VI, prend en main les intérêts de Guillaume Cliton, fils de Robert Courte-Heuse. Henri le bat à Brenneville (1119). Il règle par un accord avec saint Anselme la question des investitures. Mais le naufrage de la Blanche-Nef (décembre 1120) engloutit ses deux fils. Il oblige tous ses vassaux d'Angleterre et de Normandie à jurer fidélité à sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V. Mathilde se remaria en 1172 à Geoffroy Plantagenet, comte d'Anjou. Elle en eut un fils qui fut aussi reconnu solennellement par les seigneurs normands et anglais comme futur roi d'Angleterre. Vaines promesses. Le vieil Henri meurt d'une indigestion de lamproie et immédiatement Etienne de Blois, s'emparant de son trésor, se fait reconnaître roi d'Angleterre. Mathilde proteste; des guerres acharnées mettent aux prises les deux camps. Les Ecossais s'en mêlent. Étienne, pour se faire des amis parmi les Anglais, accorde une nouvelle charte et, de guerre las, finit par adopter le jeune Henri, fils de Mathilde (1135-1154). Ce règne si troublé a une grande importance dans l'histoire constitutionnelle. A la faveur de l'anarchie, tout ce qui avait des racines profondes grandit de soi-même. Les nobles dans leurs châteaux, les bourgeois dans leurs villes, deviennent à peu près indépendants, le clergé s'interpose entre les partis, la misère des campagnes est atroce. Avec Etienne se termine la période dite des rois normands. 

La formation des classes commerçantes.
Cette période du commencement du XIIe siècle a été précisément, en Angleterre comme en France, celle du développement des classes commerçantes. Ce fait capital n'apparaît peut-être pas aussi clairement dans l'histoire anglaise que sur le continent. L'attention des chroniqueurs anglais a été, en effet, surtout attirée par les cérémonies, les combats, les actions des rois normands. Ceux-ci étaient si forts et si jaloux de leur autorité qu'il ne pouvait être question, pour les marchands anglais, de conquérir par la force leurs privilèges et les garanties dont ils avaient besoin. Aussi le caractère essentiel de la conquête normande, une fois l'Angleterre conquise, a été le souci de la légalité. Le second personnage du royaume après le roi est le justicier, capitalis justiciarius, justiciarius totius Angliae, qui est souvent un homme d'Eglise. Le chancelier vient ensuite, et concentre en ses mains les rôles, les registres des minutes des actes royaux. Le trésorier en chef de l'échiquier garde à Winchester le trésor royal et vérifie à Westminster les comptes des shérifs. On voit quels puissants éléments d'ordre existent à cette époque qui paraît si troublée. Les rois normands ont respecté la vieille institution du witenagemot qui subsiste sous le nom de grand conseil ou cour du roi. 

Tous les vassaux directs de la couronne ont le droit d'y assister, et si ces assemblées sont peu fréquentes, les grandes cours annuelles qui se réunissent à Noël, à Pâques, à la Pentecôte et même plus souvent, en tiennent la place. La féodalité, malgré la richesse des comtes (earls) et la turbulence des barons, est en somme moins puissante en Angleterre que sur le continent. Ces considérations nous expliquent la grand importance des villes. Déjà, du temps de Guillaume le Conquérant, elles se sont fait confirmer le droit de lever leurs propres taxes et de conserver leurs tribunaux. Londres est déjà un comté à part sous Henri Ier. Ses guildes sont organisées; leurs chefs se considèrent comme les égaux des barons et prennent part à l'élection du roi. Un grand nombre d'autres villes, cities ou boroughs, ont des privilèges formellement reconnus. Winchester a la même organisation que Londres, Lincoln, Beverley, Exeter, Cambridge, Canterbury, non seulement ont conservé leurs guildes du temps des rois saxons, mais encore obtiennent généralement à prix d'argent de nouveaux privilèges. 

Pourtant qu'on n'oublie pas ce caractère essentiel des guildes et des corporations anglaises; ce sont des associations étroites, fermées, égoïstes, jalouses. Elles ont servi la cause de la liberté, mais plus tard et malgré elles; de sorte qu'on s'est demandé si leurs progrès au XIIe siècle n'avaient pas été un véritable malheur public; car ils se firent aux dépens des classes inférieures. Quiconque n'appartient pas à une de ces sociétés, et n'est pas protégé par ses privilèges, ne compte pas dans la cité. Elles veillent à empêcher la formation d'autres corporations, elles dénoncent leurs rivales naissantes aux officiers du roi qui s'empressent de les frapper de lourdes amendes. Les rivalités de corporation à corporation dégénèrent souvent en rixes sanglantes. Malgré tout l'intensité de la vie municipale est un curieux spectacle. 

Les villes anglaises greffent les formes normandes sur leurs vieilles traditions saxonnes, mais elles rejettent, par exemple, le duel judiciaire; elles gardent leurs fêtes annuelles dans leurs drinking-halls, salles à boire; quelques-unes peuvent conférer la liberté aux vilains qu'elles autorisent à rester un an et un jour dans leur enceinte. Elles sont connues et respectées au dehors. Leurs marchandises circulent librement dans le comté et même dans le royaume et, pour les principales sur toute l'étendue du territoire appartenant au roi. Même sur les vastes domaines des grands seigneurs, nous voyons se former des groupes appelés villes de marchés ou market-towns, pourvues de quelques libertés et d'une ébauche de constitution municipale. Tandis que les classes marchandes s'organisent et se fortifient, les classes rurales deviennent de plus en plus misérables. La situation légale des vilains empire d'une façon lamentable et les différences reconnues par les coutumes anglo-saxonnes s'effacent; tous sont réduits à la pire servitude. (Louis Bougier).

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