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Chartier

Alain Chartier est le principal écrivain de langue française au XVe siècle, né à Bayeux vers 1392, mort vers 1430 ou 1433. Après avoir fait ses études à l'université de Paris, il entra au service du dauphin; il figure en 1421 parmi les serviteurs de ce prince, et au commencement d'un de ses principaux ouvrages, le Quadrilogue invectif daté de 1422, Alain Chartier se qualifie d' 
« humble secrétaire du Roy nostre sire et de mon très redoubté seigneur, monseigneur le régent du royaulme de France, dauphin de Viennois ». 
Entre 1423 et 1426, il remplit une mission diplomatique auprès de l'empereur d'Allemagne, Sigismond; et en 1427 il fut envoyé en Écosse pour y négocier le mariage du jeune dauphin (plus tard Louis XI), alors âgé de cinq ans, avec Marguerite d'Écosse. Dès lors, nous perdons toute trace d'Alain Chartier. Nous savons qu'il eut deux frères : l'un Guillaume, évêque de Paris; l'autre, Thomas, fut comme Alain, notaire et secrétaire de Charles VII. Quant à Jean Chartier (ci-dessous), historiographe de France, il n'appartient pas à la même famille, et on ne sait où ni quand il naquit. En 1762, l'abbé Expilly a publié, dans son Dictionnaire des Gaules et de la France (t. I, p. 341), une épitaphe de ce poète, d'après laquelle ce dernier aurait été archidiacre de Paris, conseiller au parlement, et serait mort à Avignon en 1449. Cette épitaphe est apocryphe : Alain n'a pas plus été conseiller au parlement qu'archidiacre ou prêtre. Quelques documents diplomatiques le qualifient de chancelier de Bayeux et lui-même, dans le Débat des deux fortunés d'amour, se désigne par ces vers  :
Cest livret voult dicter et faire escripre
Pour passer temps, sans couraige villain,
Un simple clerc, que l'en appelle Allain,
Qui parle ainsi d'amour par oyr dire.
Notons également qu'un manuscrit du Quadrilogue appelle Alain Chartier « docteur en décrets ». La date de sa mort nous oblige à regarder comme légende la gracieuse histoire du baiser que Marguerite d'Ecosse aurait donné au poète Alain endormi sur un banc, et que rapporte pour la première fois Jean Bouchet dans ses Annales d'Aquitaine, et, après lui, Gilles Corrozet dans ses Divers propos mémorables des nobles et illustres hommes de la chrestienté, et Étienne Pasquier, dans ses Recherches de la France. Marguerite d'Écosse ne vint en France qu'en 1436, après la mort d'Alain, et quand notre poète la vit en Écosse, lors de son ambassade de 1427, la future dauphine n'avait que trois ans.
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Faiblesse et misère de l'homme

[Voici quelques jolis vers d'Alain Chartier sur ce lieu commun, toujours inépuisé, l'infirmité de la pauvre « créature humaine »].

« Chetive creature humaine,
Née a travail et a paine, 
De fraelle corps revestue,
Tant es foible et tant es vaine, 
Tendre, passible, incertaine, 
Et de legier [ = légèrement] abbatue! 
Ton penser te devertue [= t'affaiblit],
Ton fol sens te nuit et tue, 
Et a nonscavoir [= ignorance] te maine.
Tant es de povre venue 
Que tu ne peuz vivre saine, 
Se  [= si] des cieux n'es soustenue. »
 

(Alain Chartier). 

Dans le cours de ses ambassades, Alain Chartier prononça plusieurs discours latins qui nous ont été conservés (Bibl. nat., mss. lat. 5961 et 8757), entre autres une Harangue aux Hussites, prononcée devant l'empereur Sigismond. L'édition des oeuvres de notre poète par André Duchesne contient également plusieurs lettres et traités latins : Dialogus super deploratione gallicae calamitatis; De detestatione belli gallici et suasione pacis; Invectiva contra ingratum amicum;Ad universitatem Parisiensem. Lami dans les Deliciae eruditorum (t. IV) et Quicherat, dans le Procès de Jeanne d'Arc (t. V), ont publié une lettre latine sur la Pucelle, qu'on attribue à Alain Chartier; cette lettre, datée de fin juillet 1429, est adressée, suivant Lami, à l'empereur d'Allemagne, suivant Quicherat, à Amédée VIII de Savoie.
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Alain Chartier.
Alain Chartier.

Les oeuvres françaises d'Alain Chartier se trouvent dans un nombre considérable de manuscrits. La Bibliothèque nationale de Paris à elle seule n'en possède pas moins d'une cinquantaine. Mais la plupart sont remplis de pièces qui n'ont rien à faire avec Alain Chartier. Alain étant au XVe siècle le maître incontesté de la poésie, tous les petits poèmes d'auteurs inconnus ou peu connus lui furent attribués et passèrent des manuscrits dans les éditions. Les pages 689 à 809 de l'édition Duchesne (1617) renferment de nombreuses pièces dont pas une n'est d'Alain Chartier, mais qui appartiennent soit à des poètes du XIVe siècle comme Oton de Granson, soit à des auteurs contemporains de Chartier comme Michault Taillevent ou Baudet Hereng ou Harenc, soit à des écrivains anonymes de la fin du XVe siècle, voire même du XVIe. Clément Marot, déjà, dans son épître à Étienne Dolet qui précède l'édition de ses oeuvres imprimée à Lyon, en 1538, faisait cette remarque : 

« Si Alain Chartier vivait, croy hardiment, amy, que volontiers me tiendroit compaignie à faire plaincte de ceulx de leur art, qui a ses oeuvres excellentes adjoustèrent la Contre Dame sans mercy, l'Hospital d'amours, la Complaincte de Saint-Valantin et la Pastourelle de Granson, oeuvres certes indignes de son nom et aultant sorties de luy, comme de moy la Complaincte de la Bazoche, etc. » 
Les principaux ouvrages d'Alain Chartier sont les suivants le Quadrilogue invectif, daté de 1422, long débat en prose, dans lequel Alain met en scène la France elle-même «-dolente et esplorée », la noblesse, le clergé et le peuple. Cet ouvrage, le plus important d'Alain Chartier, a été maintes fois analysé, entre autres par Géruzez (Histoire de la littérature française, t. I), par le comte de Puymaigre (Revue du Monde catholique, t. XXXIV, 1872) et par Delaunay (Etude sur Al. Chartier, 1876). Un autre traité en prose est le Curial, peinture de la vie de cour, qui fut traduit en anglais par William Caxton. Le Traité de l'Espérance ou Consolation des Trois Vertus, Foy, Espérance et Charité, écrit en prose entremêlée de vers, est un long ouvrage où sont discutées de nombreuses questions morales, politiques et philosophiques. 
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Le peuple français à la France

[Le Quadrilogue, publié au lendemain du traité de Troyes qui livrait la France aux Anglais; ce livre eut un grand retentissement, parce que le pays tout entier semblait vraiment y parler par la bouche d'Alain Chartier; c'est un dialogue entre les trois ordres de I'Etat et la France qui les conjure d'avoir pitié d'elle, et d'unir leurs efforts pour mettre fin à ses misères. Le peuple parle ainsi :]

« Ha! mere, jadis habondant et plantureuse de prosperité, et ores angoisseuse et triste du declin de ta lignée, je reçoy bien en gré ta correction; et congnois que tes plaintes ne sont pas desraisonnables, ne sans cause. Mais trop m'est amere deplaisance que j'aye de ce meschief la perte et le reprouche ensemble, et que m'en doyes en rien tenir suspect. Et quant d'autruy coulpe je porte la tres aspre penitence, je suis comme l'asne qui soustient le fardel importable; et si suis aguillonné et batu pour faire et souffrir ce que je ne puis. Je suis le bersault [= cible] a contre le quel chacun tire sagettes [= flèches] de tribulation. Ha! chetif doloreux! Dont vient ceste usance qui a si bestourné  [= tourné à l'envers] l'ordre de justice, que chacun a sur moy tant de droit comme sa force luy en donne? Le labeur de mes mains nourrist les laches et les oyseux, et ilz me persecutent de faim et de glaive. Je soustiens leur vie a la sueur et travail de mon corps, et ilz guerroyent la mienne par leurs oultrages, dont je suis en mendicité. Ilz vivent de moy, et je meur par eulx. Ilz me deussent garder des ennemis, helas! et ilz me gardent de mengier mon pain en seureté. »
 

(Alain Chartier, Quadrilogue invectif).

Le plus Iong des poèmes d'Alain Chartier est le Livre des quatre dames. Quatre dames qui viennent de perdre leurs amis à la funeste journée d'Azincourt (La Guerre de Cent Ans), disputent pour savoir laquelle est la plus malheureuse : l'amant de la première a été tué, celui de la seconde a été fait prisonnier; la troisième dame n'a aucune nouvelle de son ami, elle ne sait s'il est mort ou captif; l'amant de la quatrième a pris la fuite. Ce long poème, qui n'a pas moins de 3600 vers, fut composé vers 1415 ou 1416, à ce qu'on croit ; il est, dit Viollet-le-Duc, « conçu avec esprit, conduit avec art, écrit avec passion ».

L'ouvrage d'Alain Chartier, qui au XVe siècle eut le plus de succès, n'est ni le Quadrilogue ni le Livre des Quatre Dames : c'est la Belle Dame sans merci. Voici en deux mots le sujet de ce petit poème : un « poursuivant d'amour »  demande en vain merci à la dame qu'il aime; éconduit, il meurt de désespoir. Certains amoureux, mécontents du dénouement, accusèrent le poète d'endurcir le coeur des belles et se plaignirent aux dames de la cour. Chartier dut composer une Excusation. La Belle dame sans merci donna naissance à un grand nombre de pièces : la Response de la belle dame sans merci, ou Jugement de la belle dame sans merci, ou Parlement d'amour; la Dame leale en amour ou l'Excusation de la belle dame sans merci; la Cruelle femme en amour; l'Hospital d'amour; les Erreurs de la belle dame sans merci; la Dame qui eut merci; l'Epistre d'un amant abandonné...

La Belle Dame sans merci fut traduite au XVe siècle, en anglais par R. Ros, et en catalan par F. Olivier. Au XVIe siècle enfin, ce poème fut repris et mis en rondeaux. D'autres poèmes d'Alain sont : le Débat des deux fortunés d'amour ou le Débat du gras et du maigre; le Débat de réveille-matin; le Lay de Paix et enfin le Bréviaire des nobles où sont énumérées les vertus et qualités qu'exige la vraie noblesse et qui inspira à Michaut Taillevent le Psautier des Villains.

La renommée d'Alain Chartier fut immense pendant tout le XVe siècle et les premières années du XVIe. Tous les poètes de son temps, sauf peut-être Charles d'Orléans, prisonnier en Angleterre, ont subi plus ou moins son influence, et cette souveraineté littéraire a duré jusqu'à Marot. De nos jours, nous préférons le prosateur au poète. On ne retrouve pas dans les vers d'Alain, toujours corrects, mais trop composés de lieux communs, l'éloquence et l'énergie de sa prose. Comme prosateur, Alain Chartier, que Pasquier appelle le Père de l'éloquence française, est un digne précurseur de Calvin. Ses phrases sont bien encore embarrassées de latinismes, le désir d'imiter Sénèque s'y fait un peu trop sentir peut-être, mais les idées en sont toujours élevées, généreuses, sympathiques. 

« Il n'y a pas eu alors, dit Montaiglon, et il n'y aura pas de longtemps un poète aussi honnête homme, et c'est là ce qui a communiqué à sa parole et à sa pensée une autorité, attiré sur sa vie et sur son souvenir un respect, donné à son influence une durée, qu'il serait injuste et impossible de méconnaître. »
On possède plusieurs éditions gothiques des oeuvres d'Alain Chartier, la première datée de 1489, chez Pierre Le Caron. Une nouvelle édition parut en 1617 par les soins d'André Duchesne, Paris, in-4. (A. Piaget).
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Aux Grands indignes de leur naissance

[On trouve aussi de belles pages dans le Livre de l'Exil, celle-ci par exemple où l'auteur reproche aux nobles de ne pas faire assez pour se rendre dignes de leur naissance.]

« Pensez que cil [= celui] qui vous a donné naistre, vous bailla seigneurie, et cil qui vous fait retourner en poudre et en vers pourris, la vous puet retollir [= reprendre]. Roy qui portes couronne et sceptre en ce monde, qu'as tu davantage sur un povre berger, ou que t'a donné nature et ton pere plus avant, fors ce que Dieu y a mis par privilege de grace. Tous estes d'un germe et entrez en ceste vie fraesle nuds et plorans, et en yssez despoillez, vils et abominables. Or n'y povez riens prandre pour vous senon vostre repas viatique, ne rien en emporter fors la tache de vos deffaux ou le merite de vos vertus. Et vous usurpez violemment, ou indignement exercitez l'office divin, et tournez en vostre privee gloire et a vostre plaisance et prouffit ce qui est estably pour l'onneur de Dieu et pour l'utilité de tout le peuple. Qu'est seigneurie, sinon auctorité humaine sous la puissance de Dieu, establie pour garder loy, a l'utilité publique et paix des sujects? Autrement en voulez user, car vous en faictes violence brutale en mespris de Dieu, abandonnee a rompre la loy pour le delit, ou rapine privee, ou trouble des sujects. Il vous semble que seigneurie vault autant a dire comme puissance de mal faire sans punition ... On nourrist les jeunes seigneurs es delices et a la fetardise [= paresse]; des ce qu'ils sont nez, c'est a dire qu'ilz apprennent a parler, ils sont a l'escolle de gouliardies [= grossièretés] et viles paroles; les gens les adorent es barseaux, et les duisent a descongnoistre eux mesmes et autruy... Ce fol langage court aujourd'huy entre les curiaulx [= courtisans] que: « noble homme ne doit scavoir les lettres », et tiennent a reprouche de gentillesse bien lire ou bien escrire. Las! qui pourroit dire plus grant folie, ne plus perilleux erreur publier? Certes a bon droit puet estre appelee beste qui se glorifie de ressembler aux bestes en nonscavoir et se donne louange de son deffaut. C'est trop oublié le privilege d'umanité pour vivre brutalement en ignorance. Car se homme a excellence sur les bestes par scavoir, bien doit surmonter les autres hommes en science qui sur les hommes a seigneurie. Si ne scauroye reprendre relay qui dit que le Roy sans lettres est un asne couronné. »
 

(Alain Chartier, Livre de l'Exil).
Chartier (Jean), chroniqueur du XVe siècle, mort après 1470. Il n'était pas, comme on l'a cru longtemps, frère de Guillaume et Alain Chartier. Il entra, probablement de bonne heure, a l'abbaye de Saint-Denis, et s'y fit remarquer, car il y fut prévôt de la Garenne (1430), prévôt de Mareuil (1433), « commandeur et hostellier », c.-à-d. intendant (1436). Quand Charles VII revint à Paris, il lui donna, le 18 novembre 1437, la charge d'historiographe de France, vacante depuis la mort de Charles VI (21 octobre 1422). Il fut ensuite chantre, c.-à-d. un des premiers dignitaires de l'abbaye de Saint-Denis (1445). On ne connaît pas l'année de sa mort, mais, le 22 octobre 1470, il figure encore dans un document authentique comme procureur de l'abbé et du couvent de Saint-Denis. 

Sa chronique, trop souvent froide et incolore, parfois incomplète et inexacte, est, en quelque sorte, l'histoire officielle du règne de Charles VII, bien que l'auteur n'y abdique pas toute indépendance de jugement. Les années 1445, 1446, 1459 et 1460, y manquent. Malgré ses défauts, la chronique de Jean Chartier est une des principales sources de l'histoire de Charles VII. C'est la fin des Grandes chroniques de France, ou de Saint-Denis. La première édition imprimée est de 1476. J. Chartier avait aussi commencé une chronique latine du règne de Charles VII. On la trouve dans le ms. Iat. 5959, f. 186 et s., à la Bibl. nationale.

Chartier (René). - Médecin, né à Vendôme en 1572, mort en 1654 fut professeur à la Faculté de Paris et au Collège de France, et publia une édition complète et très estimée des oeuvres réunies d'Hippocrate et de Galien, grec-latin, 1639-1679, 13 vol. in-fol.
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Dictionnaire biographique
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