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Cenci

Béatrice (Béatrix) Cenci est une héroïne italienne célèbre par la tragique légende qui s'attache à son nom, née à Rome le 12 février 1577, décapitée sur la place du Pont-Saint-Ange le 11 septembre 1599, c.-à-d. à l'âge de vingt-deux ans.

Il y a dans la galerie du palais des Barberini, à Rome, un portrait de jeune fille que l'on attribue au Guide (Guido Reni) et qui représente Béatrice quelques jours avant sa fin tragique. 
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Guido Reni : Béatrix Cenci.
Béatrice Cenci, par Guido Reni (vers 1660).

La jeune fille a une beauté poétique et touchante. Son teint a la pâleur de la mort, ses lèvres n'ont plus de sourire, ses yeux sont rougis par les larmes et par l'insomnie. Sa tête est coiffée d'un turban : 

« La tête, dit Stendhal, est douce et belle, le regard très doux et les yeux fort grands : ils ont l'air étonné d'une personne qui vient de pleurer à chaudes larmes. Les cheveux sont blonds et très beaux. » 
Il a été fait de ce portrait d'innombrables copies, qui se sont répandues à Rome et dans les environs, où l'on garde une sorte de culte pour l'infortunée Béatrice. Une copie en mosaïque est au musée de Munich. Paul Delaroche a représenté la Cenci marchant au supplice, dans une composition simple et dramatique.

Les Cenci étaient une famille romaine célèbre par ses richesses, ses crimes et ses malheurs, qui se prétendait issue du consul Crescence : un de ses membres, fils d'un préfet de Rome, et préfet lui-même, avait suscité en 1075 une émeute contre le pape Grégoire VII et l'avait retenu retint captif. Mais c'est surtout à la fin du XVIe siècle que se forgea autour de cette famille, et d'abord de l'émouvante figure de Béatrice Cenci, une histoire et une légende; la légende est vraisemblable, d'une haute vérité humaine; l'histoire ramène les faits au niveau d'un brutal et sanglant fait divers. Il n'est donc pas du tout nécessaire que les données historiques, d'ailleurs mal établies, prennent en cette aventure la place de la narration des chroniqueurs. 

Nous rapporterons d'abord la légende, puis nous indiquerons les corrections qu'y ont apportées les historiens; enfin nous examinerons la Béatrice Cenci de la poésie, celle qui inspire un chef-d'oeuvre à Shelley, à un autre des pages saisissantes, à d'autres d'honnêtes tentatives. Pour la légende, nous suivons le récit que Stendhal semble avoir traduit sous une forme concordante à un texte contemporain, peut-être adoucie, très peu arrangée, dans les Cenci.

Béatrice Cenci était la fille de Francesco Cenci, gentilhomme romain de mauvaises moeurs, doué de la vanité bizarre de vouloir dépasser ses contemporains moins en crimes qu'en débauches scandaleuses; fils sacrilège et adultérin d'un clerc, trésorier du pape, il se maria deux fois; en dernier lieu avec Lucrezia Petroni. Il n'eut d'enfants que de son premier mariage, et la plupart avaient hérité des discutables pratiques de leur père, qui d'ailleurs les haïssait et les persécutait au delà de toute mesure. Sorti de prison pour la troisième fois, la dernière, grâce à l'énorme fortune volée par son père sur les deniers publics et qui lui permettait de payer au lieu de subir le châtiment de sa conduite, viols, assassinats par procuration, sacrilèges, blasphèmes, etc., il se trouva obligé, selon l'ordre du pape, de doter l'une de ses filles. Il en conçut une grande colère et, avant que pareil déboire lui arrivât avec Béatrice, alors âgée de quatorze ans, n'emmena ainsi que sa femme, alla s'enfermer avec ses prisonnières au château de Pétrella. 

Là, ce dépravé se livra sans frein à des accès du sadisme le plus extraordinaire. Enfin, après avoir essayé de dompter par le cachot et par la faim le caractère entier et déjà violent de la jeune fille qui résistait à ses caprices, il la viola et continua quelque temps, sous les yeux mêmes de sa femme, un commerce incestueux avec elle. Il semble avoir dominé momentanément Béatrice au point qu'elle n'était plus que l'esclave d'un monstrueux faune; mais, peut-être sous l'influence de Lucrezia, la jeune fille se révolta : ayant vainement tenté de faire parvenir au pape une supplique exposant son malheur, elle songea à se délivrer du tyran qui, non content de l'avoir violée, l'accablait d'autres mauvais traitements (un nerf de boeuf figura parmi les pièces à conviction). Lucrezia accueillit l'idée, monsignor Guerra, qui aimait Béatrice et songeait à quitter le manteau pour l'épouser, se laissa persuader; enfin Giacomo Cenci, fils aîné de Francesco, avait tant à se plaindre de son père qu'à la première ouverture il accepta d'organiser l'assassinat. Deux amis des enfants Cenci, Olimpio et Marzio, firent l'office de sicaires, et comme ils hésitaient devant le vieillard endormi, Béatrice ranima leur courage en les menaçant de les chasser, de faire la besogne elle-même et de les punir de leur lâcheté par la mort, qu'ils sauraient peut-être recevoir s'ils ne savaient pas la donner.

Le forfait ne demeura pas longtemps ignoré ; le corps avait été jeté nu dans les fossés, comme si Francesco eût été poignardé et dépouillé par des voleurs, mais diverses circonstances fixèrent les soupçons ; Lucrèce, Béatrice, Giacomo et le plus jeune des Cenci, Bernardo, furent arrêtés, ainsi que Marzio. Crainte d'indiscrétions, Guerra avait voulu faire tuer les deux sicaires, mais Olimpio seul fut atteint; quant à lui, il gagna la France sous un déguisement. Ni la torture de la corde, ni la torture des cheveux n'arrachèrent un aveu à Béatrice; à l'exception de Marzio qu'elle fascinait, les autres avouèrent. Ils furent tous condamnés à mort, et sauf Bernardo que sa jeunesse fit gracier, exécutés, Béatrice la dernière, après avoir subi de nouvelles tortures; les femmes décapitées, les hommes écartelés. Avant de se livrer au bourreau Béatrice lui aurait dit :

« Tu me lies le corps pour le supplice, mais tu délies mon âme pour l'éternité. » 
Elle fut pudique à ce dernier moment, trait peut-être essentiel : elle réussit, comme on lui ôtait son voile, à dérober aux regards ses épaules et sa gorge en posant rapidement sa tête sous la masmaja. La prison où elle avait attendu le dernier supplice  a aussi été celle où ont séjourné  Benevenuto Cellini et Giordano Bruno, et était située à l'emplacement du Teatro Tordinona (anc. teatro Apollo, puis teatro Pirandello), l'un des théâtres actuels de Rome; ce souvenir a été conservé, entre autres, mais presque rien n'a été oublié par la tradition populaire de ce qui rappelle la mort de celle dont la légende a fait une martyre de la tyrannie et de la cruauté des papes.

L'histoire a prétendu modifier du tout au tout le caractère de Béatrice. Ce n'est plus la vierge victime de l'impudicité d'un père dénaturé, c'est une fille débauchée qui a un amant et qui fait assassiner son père parce que celui-ci l'a séquestrée par une juste précaution. On s'est appuyé pour justifier ce revirement sur un seul et faible argument, le fait que Béatrice dans son testament établit d'assez vagues dispositions envers un enfant qui n'est pas même nommé; quant à la légende dans son ensemble, elle serait contredite par l'acte d'accusation dont on a retrouvé un abrégé destiné aux avocats. Mais voilà, il semble, une singulière source où aller puiser la vérité, car si ces sortes de documents son bien loin d'être impartiaux, ils doivent inspirer une moindre confiance encore. Enfin, rien ne vient nier le viol, et dès lors, que Béatrice, à laquelle son père refuse le mariage, ait eu un amant, cela ne justifie pas les tentatives de défiguration que de fort bonne foi a essayées un très sagace chercheur, Bartolotti : son caractère, un peu amoindri, demeure intact, le drame subsiste et la logique n'est pas blessée. 

Cette chronique des Cenci, faite pour passionner toujours les historiens et les poètes, doit à ces derniers la meilleure part de sa célébrité, presque tout son intérêt psychologique et toute sa valeur littéraire. Les Cenci (1817) appartiennent à Shelley. C'est dans la profondeur de sa poésie comme dans une transparence énigmatique que Francesco et Béatrice montrent clairement l'étrange et mystérieuse complexité de leurs natures. Le portrait du Guide révéla à Shelley une femme « triste et abattue, mais dont le désespoir est relevé par une noble patience ». Son Francesco, pareil au monstre légendaire, voudrait à la fois violer sa fille et la dévorer, boire son souffle et son sang. Il la traîne « par ses cheveux d'or, la piétine, la prive de sommeil, lui fait subir la prison et la famine dans la solitude de la Pétrella », afin que vaincue, elle s'offre d'elle-même à l'inceste. D'ailleurs, céder ou mourir, c'est le dilemme, mourir dans les tortures physiques de la faim, mourir sans confession, l'enfer! Tout est réuni de ce qui peut diminuer chez la jeune fille sa part légère de faute et atténuer le crime final. Telle la donne la préface des Cenci, telle le poème : 

« Béatrice semble avoir été une de ces rares personnes en qui l'énergie et la douceur habitèrent ensemble, sans se détruire l'une l'autre; sa nature était simple et profonde. » 
Ce n'est plus la figure que la légende veut faire coupable de trop de beauté, tentatrice involontaire; aux mains du poète, elle devient une charmante jeune fille, le coeur encore gros d'un chaste amour expirant; triste des laideurs plus que des douleurs de sa destinée; des crimes avérés de son père, de la désolation de tous les siens plus que de sa propre et irrévocable misère. Son père, voit-on dès le premier acte, elle ne peut plus l'aimer; ses injustices ne tolèrent plus chez elle ni l'affection, ni le respect : après le crime infâme dont elle a été victime, le sentiment de l'injustice devient tout à coup le besoin de justice et la nécessité du châtiment commence de l'obséder. Ici, Béatrice n'est plus la Romaine, simple femme à l'esprit d'une élémentaire logique qui se venge d'un crime par un crime : c'est la femme qui juge et se croit à un certain moment l'instrument de la justice. Profonde transformation qui, d'une anecdote tragique et révoltante, fait un drame eschylien et chrétien à la fois, où domine la fatalité, mais une fatalité secondée par la justice non moins inexorable. Le crime appelle le crime; après le viol accompli, sortant de son effrayante stupeur, et ses divagations enfin s'apaisant :
« II faut agir, s'écrie-t-elle ; quelque chose est nécessaire; oui, la mort, le châtiment. » 
Voilà l'idée. Béatrice revêt alors un caractère supra-humain : elle exécute l'arrêt porté par sa conscience; le crime qui l'a souillée n'a pas été la cause, mais seulement l'occasion de sa destinée de justicière. Elle dit aux sicaires hésitants : 
« Vous savez que c'est un acte haut et saint! » 
Devant le tribunal, elle parle comme une mystique révolutionnaire, elle parle comme Shelley pensait, philosophe comme lui, athée, ou presque, pessimiste, victime des aveuglements humains et des inexorables destins. Cette Béatrice, où le poète finit peut-être par s'incarner un peu trop, est une des plus étonnantes figures du théâtre et de toute la poésie anglaise. Offert aux théâtres de Covent Garden et de Drury Lane, ce drame fut refusé; publié en volume il inspira à la Literary Gazette l'espoir « que d'ici à cinquante ans on ne reverrait pas un livre aussi plein de pollution, d'impiété, d'infamie-». Les chefs-d'oeuvre, en effet, sont rares. 

Parmi d'autres, évoquant les personnages de ce drame noir — rouge et noir — les pages du poète anglais William Savage Landor sont remarquables; elles portent le simple titre : Cinq Scènes. Les premières dévoilent, opposée à la candeur de Béatrice, la hideuse psychologie de Francesco, supputant ce que lui coûtera d'or le forfait médité ; puis; le pape et la jeune fille : tout a été consommé, le stupre, le parricide, et Clément VIII accable Béatrice de son suprême courroux. Le dialogue est très beau, très naturel, d'un caractère de merveilleuse simplicité. Aux reproches, aux menaces, aux malédictions, Béatrice jure et rejure son innocence, voulant dire : le crime de mon père a précédé mon crime. Poignante, la dernière de ces brèves scènes note les questions, les répliques, les exclamations des gens du peuple qui voient le supplice; le lecteur le voit dans leurs paroles, tant l'art du poète est suggestif. On assiste à la naissance de la légende : 
« C'est une sainte qui meurt! C'est une martyre livrée au bourreau! » 
Venues après le drame de Shelley, les Scènes de Landor ne lui empruntent rien : poésie moins haute, plus humaine. Le 23 mai 1833, Custine fit représenter à la Porte-Saint-Martin une Béatrice Cenci, tragédie en cinq actes. On y trouve la Béatrice traditionnelle amoindrie par de très mauvais vers et un Francesco qui a recours à des subterfuges inutiles à sa violente nature. La tragédie de Niccolini, d'une meilleure versification, n'est guère plus intéressante; les acteurs du drame, original y sont travestis sans raison et multipliés sans raison encore; la Béatrice, pourtant, est assez habilement analysée, plutôt trop; moins éloquente et plus concentrée, elle frapperait davantage. Quant au roman de Guerrazzi, qui fut et demeure encore assez lu en Italie, c'est le récit romantique des infortunes d'une angélique créature, où l'on ne voit plus qu'une Béatrice transfigurée selon les procédés romantiques et devenue « l'ange du parricide »; cette idée prêtait plutôt à du mélodrame qu'à de la psychologie passionnelle. Shelley seul, décidément, puisque Landor n'a prétendu qu'à une esquisse, sut évoquer la vraie Béatrice, douée d'une personnalité « forte et originale ». (R. de Gourmont).
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