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Le pape Boniface VIII

Boniface VIII, 198e pape (1294-1303), Benedetto Gaëtani, né à Anagni, d'une famille originaire de la Catalogne, mais qui avait pris rang dans la noblesse italienne. Il étudia le droit avec un succès qui fit de lui un éminent légiste; une partie de ces études eut lieu à Paris. II devint chanoine en cette ville, puis à Lyon; rentré en Italie, il fut avocat et notaire du pape; cardinal-diacre en 1284 sous Martin IV, cardinal-prêtre en 1290 sous Nicolas IV, puis légat en France et au Portugal. II avait été chargé de négociations importantes avec divers souverains, notamment avec Alphonse d'Aragon, Philippe le Bel et Edouard ler
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Boniface VIII.
Le Pape Boniface VIII (fresque de Giotto, à Saint-Jean de Latran).

Il était déjà fort âgé lorsqu'il parvint à la papauté. Le 5 juin 1294, les cardinaux avaient fait pape un pieux ermite, Pietro dal monte Murrone (saint Célestin V, fondateur d'un ordre qui plus tard prit son nom). Ce pape tâcha d'être saint sur le trône pontifical, mais certainement il y resta ermite. Dégoûté des tracas qu'il rencontrait dans l'exercice de la papauté, et dont les plus pénibles provenaient du fait de celui qui fut son successeur, il abdiqua le 13 décembre 1294, malgré les instances du peuple. Onze jours après, Benedetto Gaetani était élu par le suffrage de tous les cardinaux, mais à Naples, où régnait Charles II d'Anjou, dit le Boiteux. Boniface voulut ramener Célestin à Rome; celui-ci s'échappa pendant le voyage; il voulait se retirer à Sulmone dans son ancienne cellule, mais, apprenant qu'on le poursuivait, il résolut de passer en Grèce. On le rejoignit à Vesti, dans la ville où il allait s'embarquer, et Boniface le fit emprisonner dans le château de Fumone, où il le retint dans une dure captivité. Célestin y mourut le 12 mai 1296. 

Les religieux de son ordre accusèrent le pape de l'avoir fait empoisonner; sans preuves évidemment, mais non sans quelque vraisemblance, car la mort de Célestin pouvait seule assurer à Boniface la sécurité qu'il avait cherchée en l'emprisonnant. Cette accusation fut recueillie par les adversaires du nouveau pape, qui contestèrent la légitimité dé sa nomination, arguant qu'il avait extorqué par des manoeuvres criminelles l'abdication de son prédécesseur, préparé par la fraude et acheté par la simonie sa propre élection. On dit que ces griefs et beaucoup d'autres étaient àerement énoncés dans des libelles dont l'ori gine et la circulation furent attribuées à la puissante famille des Colonna.

Les principaux membres de cette famille étaient alors deux cardinaux : Jacques et Pierre, son neveu, et les cinq frères de Pierre : Jean de Saint Vit, Eudes, Agapet, Etienne et Jacques dit Sciarra. Le 4 mai 1297, moins d'un an après la mort de Célestin, Boniface fit sommer le cardinal Pierre de comparaître le même jour devant lui et devant le sacré collège, pour répondre, sous peine de des titution du cardinalat, à cette question : Boniface est-il pape? Les deux cardinaux jugèrent prudent de se retirer, sans perdre un instant, au château de Longuezza, et de faire de là leur réponse. Six jours après la citation, la bulle In excelso throno était lancée contre eux. Ils y étaient déclarés hérétiques, schismatiques, blasphémateurs, ennemis du Saint-Siège et de la patrie, dégradés du cardinalat, privés de tous leurs bénéfices et excommuniés, ainsi que tous ceux qui les assisteraient. L'interdit était jeté sur tous les lieux où ils se retireraient. Cette condamnation atteignait même les frères du cardinal Pierre, Jean de Saint-Vit et Eudes; ils étaient déclarés incapables, eux et leurs descendants, jusqu'à la quatrième génération, de posséder aucun bénéfice ecclésiastique et de tenir, aucune charge séculière.

Le jour même où cette bulle fut expédiée, les deux cardinaux dressaient dans le châàteau de Longuezza une protestation contre la citation qui leur avait été faite. Cette protestation portait que Bonitace n'était pas le pape légitime, et qu'en conséquence ils le dénonçaient au sacré collège des cardinaux comme usurpateur; ils demandaient la convocation d'un concile où la cause serait jugée, et ils appelaient de tout ce que Boniface pourrait faire contre eux à ce futur concile, au sacré collège et au pape qui serait élu. Le pape répliqua par la bulle Lapis abscissus, qui confirmait et aggravait la première, enveloppant dans une commune condamnation de tous les Colonna Agapet, Etienne et Eudes, qui avaient été précédemment épargnés et même tous leurs autres frères, si par hasard ils avaient d'autres frères; elle prononçait contre tous ceux qu'elle condamnait la confiscation de tous leurs biens quelconques, présents ou à venir; elle les déclarait absolument incapables de recevoir ou de transmettre par succession ou par testament; incapables, en général, d'aucun acte légal et bannis de tous les lieux soumis au Saint-Siège. 

Les Colonna essayèrent de se défendra par les armes; ils rallièrent à leur cause de nombreux partisans; mais Boniface décréta une croisade et dirigea contre eux toutes les forces tem porelles et spirituelles dont la papauté disposait alors. Ils furent vaincus et ils durent accepter (septembre 1298) une soumission humiliante, dont Boniface, qui l'avait proposée, consiglio frodolente, comme dit Dante, viola même les clauses. Il fit raser Palestrina et semer du sel sur la sol dévasté. Après la défense héroïque de cette ville, Sciarra-Colonna s'échappa, déguisé en bouvier; il fut pris par des pirates et mis à la chaîne avec des forçats; il y resta pendant quatre ans sans dire qui il était, de peur d'être livré à Boniface, jusqu'à ce que, s'étant fait reconnaître à Marseille, il fut racheté par Philippe le Bel.

Avocat et notaire du Saint-Siège avant d'être pape, il est probable que Boniface avait déduit dans ses méditations de légiste les conséquences dernières des maximes proclamées à Rome depuis Grégoire VII, mais incomplètement appliquées jusqu'alors; puis, légat et chargé de missions importantes auprès de puissants souverains, il avait pris l'avant-goût enivrant de l'autorité que pourrait exercer un pape habile et énergique. Il s'éprit du dessein de couronner l'oeuvre de Grégoire VII et d'Innocent III, d'imposer à tous les princes chrétiens la souveraineté absolue de la papauté, dans l'ordre temporel comme dans l'ordre spirituel, et d'exercer fastueusement et impérieusement toutes les attributions de cette suprématie. Il débuta en donnant au cérémonial de son installation un caractère plus qu'impérial : quand il se fit conduire à Saint-Jean-de-Latran, le roi de Sicile et le roi de Hongrie tenaient la bride de son cheval et, dans le festin qui suivit, ils le servirent, la couronne sur leur tête.

Cependant il avait fait, dans ses projets, une place privilégiée à la France et à la famille qui y régnait; il semble incontestable qu'il les aimait réellement. Cette affection remontait sans doute, comme Boniface le disait lui-même, au séjour qu'il avait fait en France pendant sa jeunesse; d'ailleurs la France avait été l'alliée presque toujours constante de la papauté; lui-même devait, pour une grande part, le succès de son élection à l'influence des Français de Naples. Il décida Jacques d'Aragon à céder la Sicile à Charles de Boiteux; il donna le titre de vicaire et de défenseur de l'Eglise à Charles de Valois et il lui réservait la couronne impériale; enfin, il cherchait par tous les moyens à élever la maison de France dans l'Italie. Mais si la place qu'il assignait au roi de France était celle du fils favori, il voulait que ce fils fuit obéissant; il n'entendait renoncer en sa faveur à aucune des prérogatives qu'il voulait faire reconnaître à la souveraineté pontificale.

Philippe le Bel régnait depuis neuf ans lorsque Boniface fut élu; il était alors en guerre avec Edouard Ier d'Angleterre. Boniface lui demanda de conclure une trêve avec, ce roi et de mettre en liberté la fille du comte de Flandre, qu'il gardait comme otage. Cette demande resta sans effet, quoique le pape eût fait dire finalement par son légat qu'il était résolu pour se faire obéir à employer les derniers remèdes de l'Eglise, c.-à-d. l'excommunication. La guerre continua et, pour la poursuivre, Philippe exigea du clergé des subsides extraordinaires; l'ordre de Cîteaux les refusa et adressa une protestation au pape. Boniface publia le 24 février 1296 la bulle Clericis laicos, défendant à tout clerc, prélat ou religieux, de payer aux puissances laïques aucun tribut ni aucune portion de leur revenu, sous quelque nom et pour quelque raison que ce fût. Ceux qui les paieraient sans la permission expresse du Saint-Siège encourraient les censures de l'Eglise, en quelque rang qu'ils fussent, ainsi que les rois et les princes, leurs ministres et leurs officiers qui les exigeraient directement ou indirectement. L'interdit était infligé aux universités qui y avaient consenti ou y consentiraient, et la déposition à tous les prélats qui y acquiesceraient ou ne s'y opposeraient pas ouvertement. 

Cette bulle, conçue en termes généraux, ne nommait pas le roi de France.
Elle fut unanimement applaudie par le clergé d'Angleterre, qu'Edouard rançonnait violemment. Ce roi n'y répondit pas, mais il contraignit son clergé, malgré sa résistance, à continuer de payer. Boniface n'intervint pas dans ce conflit suscité par sa bulle. Philippe répliqua par deux édits (août 1296); l'un défendait à tout étranger devenir en France pour y trafiquer; l'autre, à toute personne, de quelque qualité ou condition que ce fût, d'exporter du royaume, sans permission écrite, ni argent, ni pierreries, ni chevaux, ni vivres, ni armes, ni autres choses servant à la guerre.

Ces défenses atteignaient le pape, qui tirait une grande partie de son revenu des contributions levées sur le clergé. Le 21 septembre 1296, il fit remettre à Philippe, par l'évêque de Viviers, la bulle Ineffabilis, remplie de menaces et de caresses, de récriminations et de promesses, mais au fond atténuant un peu les prohibitions de la bulle Clericis laicos

Il y était dit que « les ordres donnés pour faire sortir les étrangers du royaume ou les empêcher d'y entrer et pour défendre de rien transporter hors du royaume ne devaient pas comprendre les ecclésiastiques, le rois n'ayant aucun pouvoir sur eux... Hoc non solum fuisset improvidum sed etiam infame... Depuis qu'il était pape, il avait passé les nuits sans dormir, pour veiller à la conservation de Philippe et de son royaume... Le pape ne trouvait pas mauvais en général que le roi fît contribuer les ecclésiastiques pour la défense et les besoins du royaume, mais il ne le pouvait sans sa permission expresse. En cas de nécessité, il se chargerait lui-même de les faire contribuer, jusqu'à permettre que les croix d'or et d'argent, les autres meubles ou vases sacrés fussent vendus. Il ne prétendait pas absolument que Philippe n'usât pas du droit des rois de France, sur les ecclésiastiques, à raison des fiefs mouvants de sa couronne, suivant les lois ou coutumes du pays... Le jugement des différends émus entre Philippe et les rois des Romains et d'Angleterre appartenait au pape de plein droit, en tant que question de péché... Avant d'en venir aux et extrémités, il voulait essayer des voies de la remontrance et de la douceur. » 
Philippe répondit sur le même ton, par un un ample écrit très fièrement et très habilement composé (Antequam, etc.). Après avoir rappelé qu'avant qu'il y eut des ecclésiastiques en France, les rois faisaient des lois pour la conservation du royaume, il explique les motifs de ses édits; puis il reproche au pape de condamner chez lui des choses beaucoup moindres que celles qu'il tolérait de la part du roi d'Angleterre. Finalement il émet des maximes fort nouvelles alors sur les rapports réciproques de l'Église et de l'Etat :
« L'Eglise n'est pas moins composée de laïques que de clercs; elle est une sans division; ayant été délivrée de la servitude par Jésus-Christ, les laïques n'ont pas moins de part à cette liberté  que les ecclésiastiques... C'est par la permission des princes séculiers que les papes ont pu accorder aux clercs les immunités qu'ils possèdent... Les secours d'argent tirés de ceux qui ne peuvent se défendre par eux-mêmes, pour être appliqués à la subsistance de ceux qui les protègent, ne peuvent s'appeler de violentes exactions, mais seulement un légitime subside. Il est contre le droit naturel d'interdire à un homme de contribuer pour sa propre défense, et contre les règles de la justice et de la reconnaissance d'empêcher les ecclésiastiques d'assister les princes qui les ont enrichis. C'est chose honteuse au vicaire de Jésus-Christ que de défendre de payer le tribut à César et de fulminer contre des ecclésiastiques qui ne font en cela qu'imiter leur maître et les apôtres, leurs prédécesseurs. »
La réponse du roi fut bientôt suivie d'une requête des prélats et des abbés de la province de Reims, adressée au pape pour lui faire connaître l'état des esprits en France et le prier de ne pas mettre le clergé en conflit avec le roi. 

En effet, la royauté en France était nationale, incontestablement héréditaire, indépendante de toute suzeraineté étrangère; ses représentants n'avaient pas besoin, comme ceux de l'empire, d'être couronnés par les papes. Depuis plusieurs générations, la nation avait mis ses meilleures espérances dans le pouvoir royal. Ce pouvoir avait été sanctifié à ses yeux par Louis IX. Or, Philippe était le petit-fils du saint roi, et il avait donné lui-même des preuves de sa piété catholique. Elève de Egidio Colonna, qui avait composé pour lui son traité De regimine principum, c'était un prince intelligent et hardi, fidèlement soutenu par les gens de guerre, habilement conseillé et assisté par les chevaliers ès loix, ces légistes royaux qui avaient retourné contre la papauté les armes que celle-ci avait su trouver en l'arsenal du droit. Dans ces conditions, non seulement le clergé n'aurait pu soulever la nation contre le roi, mais il aurait été dangereux pour lui de s'exposer à l'hostilité que lui eût attirée sa complicité avec les prétentions du pape. D'ailleurs, le clergé lui-même était désaffectionné de la papauté, qui, depuis près de deux siècles, faisait chaque année un nouveau pas dans l'envahissement et l'exploitation du domaine des églises particulières, et n'avait nul scrupule de leur imposer des taxes qu'elle condamnait, lorsqu'elles étaient réclamées par les rois. En interdisant de transporter l'argent hors du royaume, Philippe leur avait donné une compensation et supprimé un des poids de leur double fardeau. Même parmi l'ordre le plus désintéressé des biens de la terre, les franciscains, Boniface se fit des ennemis acharnés en persécutant ceux qui s'appelaient les spirituels et en proscrivant les célestins, qui représentaient fidèlement cette tendance. 

Avant de céder, Boniface fit encore plusieurs tentatives d'intimidation sur le roi et d'usurpation sur son autorité. Elles n'eurent aucun succès. Lassé et découragé peut-être, peut-être aussi désirant garder toute son attention et toutes ses forces pour l'entreprise qu'il méditait contre la famille des Colonna, il adressa au roi, en février 1297, la bulle Romana mater, interprétant et atténuant beaucoup la bulle Clericis laicos.

Elle portait « qu'il ne désapprouvait pas que les ecclésiastiques payassent au roi quelques contributions, pourvu que ce fût volontairement, sous le nom de don gratuit ou de prêt, et non de taille ou d'impôt, et qu'il ne parût point que cela fût exigé par autorité souveraine ou absolue. Il ne comprenait pas non plus dans les prohibitions marquées en sa bulle les prélats et les autres ecclésiastiques qui tenaient des fiefs ou des régales du roi ». 
Régale doit s'entendre ici dans le sens le plus général. Cet acte fut suivi d'autres concessions; par suite, la paix se fit, mais, comme la plupart de celles que faisait Philippe, aux dépens des alliés. Le roi obtint des décimes pour trois ans; le pape put emporter ce qui avait été recueilli pour lui en France et qui avait été séquestré, et il leva une nouvelle taxe sur le clergé. Le 11 août 1297, il canonisait Louis IX.

Après sa réconciliation avec Boniface, Philippe l'avait accepté comme arbitre de son différend avec Edouard Ier; mais pour bien constater qu'il n'admettait pas que le jugement appartint de plein droit au pape, à cause de la question de péché, qui se trouve au fond de tout conflit, ainsi que Boniface l'avait prétendu d'abord, il avait expressément stipulé que celui-ci procéderait comme personne privée, arbitre amiablement choisi par les parties. En effet, Boniface rendit sa sentence sous le nom Dominos Benedictus Gaetanus, tanquam in privatam personam; mais il la publia le 30 juin 1298, sous forme de bulle, et il prétendit qu'elle fût acceptée comme émanant du Siège apostolique. Philippe protesta, tant contre ce procédé que contre le fond du jugement. Quand les Colonna eurent été abattus, le pape recommença à prétendre que le roi opprimait l'Eglise; le roi accusa le pape d'infidélité à sa parole et il reçut dans son royaume et sous sa protection Etienne Colonna et les autres fugitifs de sa famille. Dans ces conditions, une reprise du combat devenait à peu près inévitable. 

Dans l'intervalle eut lieu le jubilé séculaire de 1300, célèbre dans les fastes de la papauté. Boniface l'avait ordonné, se fondant sur un précédent tout à fait imaginaire, celui d'un jubilé qui aurait été institué cent ans auparavant. Cette solennité, qui procurait une indulgence plénière et qui était comme une succédanée des croisades, attira à Rome d'immenses multitudes de pèlerins. Boniface en profita pour faire la représentation de la double puissance qu'il prétendait posséder. Le jour de l'ouverture, il parut en habits pontificaux et donna la bénédiction en la forme habituelle; le lendemain, il se montra en habits impériaux, faisant porter devant lui l'épée, le sceptre et les autres insignes de la dignité impériale et crier : Il y a ici deux épées! On dit aussi que peu de temps auparavant, lorsque les ambassadeurs d'AIbert d'Autriche vinrent lui demander de reconnaître leur maître pour successeur de Charlemagne, il les avait reçus la couronne impériale sur la tête, l'épée nue à la main, disant : C'est moi, c'est moi qui suis césar; c'est moi qui suis l'empereur (Benvenuto da Imola, d'après l'Art de vérifier les dates, t. II, p. 315). Le jubilé ne lui valut pas moins de profits que d'honneurs et d'hommages :

 Papa innumerabilem pecuniam ab iisdem recipit, quia die et nocte duo cleri stabant ad altare Sancti Pauli, tenentes in manibus rastellos, rastellentes infinitam pecuniam (Muratori).
En 1301, Boniface députa à Philippe un légat pour requérir la cessation des exactions sur lesquelles il n'avait jamais cessé de prétendre qu'il recevait de nombreuses et lamentables plaintes (varias et luctuosas) du clergé de France; mais ce légat devait surtout décider le roi à partir en croisade et réclamer de lui la délivrance du comte de Flandre et de ses enfants. L'homme chargé de cette mission était Pierre de Saisset, ancien abbé de Saint-Antonin de Pamiers, que Boniface avait fait évêque quelques années auparavant, en créant le diocèse de Pamiers, formé par démembrement du diocèse de Toulouse. Le choix était malheureux, s'il n'avait pas pour objet de provoquer un conflit; Saisset avait un esprit exalté et excitable, peu propre à une mission pacifique; c'était d'ailleurs un Lan guedocien ressentant amèrement la perte de l'indépendance de son pays natal, et ne cachant pas sa haine pour les ennemis de la langue provençale. Il avait même engagé les comtes de Foix et de Comminges à chasser du Midi les Français et à établir un royaume de la Gaule méridionale. Il entreprit les négociations avec une arrogance qui força le roi de l'éconduire; puis il alla rendre compte de sa mission au pape, qui l'envoya dans son diocèse. Il est fort vraisemblable que Saisset y prononça des paroles et s'y livra à des agitations et à des intrigues au moins inquiétantes pour Philippe. Se sentant menacé, il allait se réfugier à Rome lorsqu'il fut enlevé de son palais épiscopal et conduit à Paris. Ses biens furent séquestrés et, vers le mois de mai 1301, on envoya dans le Languedoc des commissaires pour informer. Ces commissaires poursuivirent l'enquête avec des procédés qui nous semblent aujourd'hui très durs, mais que l'Eglise alors approuvait parfaitement, lorsqu'ils n'atteignaient point des ecclésiastiques, et qu'elle pratiquait elle-même dans les procédures de l'inquisition. Il en résulta des témoignages confirmant la plupart des accusations portées contre l'évêque de Pamiers. Devant le Conseil du roi, il nia tout néanmoins, il fut condamné pour crime de lèse-majesté, mis en prison et remis à la garde de l'archevêque de Narbonne. Le roi envoya à Rome Pierre Flotte, qui fut, peu de temps après, garde des sceaux, pour avertir officiellement le pape de ce qui s'était fait, et demander que l'évêque de Pamiers fût déclaré déchu de tout privilège de cléricature, afin qu'on pût lui infliger une punition exemplaire. Boniface répondit alors que l'évêque devait être jugé suivant les règles de la juridiction ecclésiastique; plus tard, il signifia au roi par une bulle, que selon le droit divin les laïques n'ont aucun pouvoir sur la liberté des clercs et que le jugement de ceux-ci appartient à l'Eglise. Il réclama avec menaces la mise en liberté de Saisset et la restitution de tous ses biens et de tous ceux de son église.

Le 5 novembre 1301, le pape publia contre le roi une série de décrets constituant une déclaration ou plutôt des mesures de guerre à outrance. La première bulle (Salvator mundi), portait suspension de tous les privilèges accordés au roi et à ses successeurs. Elle révoquait particulièrement ce que Boniface appelait les grâces concédées à Philippe le Bel pour fournir aux frais de la guerre. C'était le retour à la bulle Clericis laicos. Une autre (Ante promotionem), adressée aux prélats du royaume, aux chapitres et aux docteurs de toutes les facultés, convoquait à Rome, pour le 1er novembre 1302 au plus tard, tous les principaux membres du clergé, afin de remédier à l'oppression dont tout le clergé souffrait de la part du roi, de ses officiers et des barons. Elle déclarait qu'aucun prélat ni aucun docteur n'était dispensé d'assister à cette assemblée. Il serait libre au roi d'y comparaître ou de s'y faire représenter, pour défendre sa cause. L'objet sur lequel chacun devait se préparer était la conservation de la liberté et de l'honneur de l'Eglise catholique, la réformation du royaume, la correction du roi, l'établissement du bon gouvernement en France, Des citations analogues furent envoyées aux abbés et supérieurs des ordres religieux, aux principales universités. Tous les docteurs en théologie, tous les maîtres en droit canon et civil étaient aussi convoqués pour cette assemblée, qui avait pour objet d'organiser une levée en masse de tous les gens d'église contre le roi.

La plus célèbre et la plus importante de ces bulles est celle qui commence par ces mots : Ausculta, fili :

« Ecoute, ô mon fils, les conseils d'un père tendre. Ne te laisse point persuader que tu n'as pas de supérieur sur la terre et que tu n'es pas soumis au souverain chef de la hiérarchie catholique; car celui qui a de telles opinions est un insensé, et s'il persiste dans cette erreur il cesse de faire partie du troupeau. Dieu nous a constitué, quoique indigne, au-dessus des rois et, des royaumes, nous impo sant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire, disperser, édifier et planter sous son nom et sa doctrine. »
Vient ensuite une très ample exposition da tout ce que le pape reprochait au roi. Il conclut en disant : 
« Tu nous troubles en offensant la majesté divine, lorsque tu accables tes sujets, que tu affliges les laïques comme les prêtres, que tu aliènes par des exactions de tout genre les pairs, les Comtes, les Commence et la masse da peuple. »
Enfin, il rappelle au roi le mépris des étrangers, la haine de ses sujets et le jugement de la postérité qui le nommera mauvais roi et malhonnête homme. La plupart des historiens rapportent que Philippe fit brûler solennellement cette bulle; le fait n'est pas prouvé; on a cru pouvoir démontrer qu'il est peu vraisemblable (Rocquain, Philippe le Bel et le bulle Ausculta fili; Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1883, liv. 5 et 6). La rectification ne peut, suivant nous, porter que sur la solennité et non sur le fait de cette exécution; car il semble que pendant ces démêlés on a brûlé une bulle du pape, peut -être même plusieurs.

La bulle Ausculta fili, un des actes d'accusation les plus habiles qui aient jamais été composés, avait pour but de rendre Philippe odieux à ses sujets. Pierre Flotte estima qu'en sa forme originale, elle produirait un effet funeste à la cause royale; il la remplaça ou la fit précéder par une fausse bulle, résumant exactement au fond les conséquences des prétentions du pape, mais les exprimant dans un style que sa concision rendait brutal et provocateur. En voici la traduction : 

« Boniface, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à Philippe, roi de France : Nous voulons que tu saches que tu nous es soumis au spirituel comme au temporel. Aucune collation de bénéfices ou de prébendes ne te regarde; et si tu en as la garde pendant leur vacance, réserves-en les fruits pour les successeurs. Si tu as conféré quelque bénéfice, nous déclarons nulle une collation de ce genre; et si elle a été suivie d'accomplissement, nous la révoquons. Ceux qui croient autrement, nous les réputons hérétiques. Latran, nones de décembre (5 décembre), en la septième année de notre pontificat. » 
Cette prétendue bulle fournit un prétexte pour publier une réponse du roi plus insolente encore : 
« Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Français, à Boniface se prétendant souverain pontife, peu ou point de salut : Que ta très grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel. La collation des églises et des prébendes vacantes nous appartient par droit royal; leurs fruits sont à nous. Les collations faites ou à faire par nous seront valides pour le passé comme pour l'avenir et nous en protégerons les possesseurs virilement contre tous. »
Il n'est pas probable que cette réponse ait jamais été adressée au pape, pas plus que le roi n'avait reçu la bulle à laquelle elle répliquait; mais la publication en France de ces deux pièces préparait l'opinion et amenait les esprits sur le terrain où la royauté devait engager le combat décisif contre la papauté.

Le roi commença par expulser de France le nonce qui avait apporté les bulles du pape, et il se débarrassa de l'affaire de l'évêque de Pamiers en l'expulsant aussi. Il rendit deux édits, dont l'un prolongeait la défense relative à l'exportation de l'or et de l'argent; l'autre prescrivait aux officiers revaux la conduite qu'ils devaient tenir pour la conservation des régales et, suivant Marca, la collation des bénéfices qui en dépendaient. Enfin, vou lant associer à sa cause tous ses sujets, que le pape pré tendait avoir défendus contre lui, il convoqua un Parlement auquel les députés des universités et des communes devaient prendre part avec ceux du clergé et de la noblesse. Ce parlement, qu'on a appelé la première assemblés des Etats-Généraux, se tint à Paris dans l'église de Notre-Dame, le 10 avril 1302. Pierre Flotte, devenu vice-chancelier, ouvrit la session par un discours où il rappela avec une grande habileté tous les torts que la papauté faisait à l'Eglise de France : 

« Toute la disposition des meilleurs bénéfices du royaume allait au pape par mille artifices... L'Eglise de France était surchargée par lui de nouveaux impôts... Les prélats étaient dépouillés de leur pouvoir et de leur juridiction par des exemptions et des privilèges accordés par lui.,. Depuis quelque temps, la cour de Rome faisait en sorte qu'on eût recours à elle pour toutes choses, et rien ne s'y faisait que par de l'argent. "
II exposa ensuite les prétentions du pape et les menées qu'il disait avoir découvertes pendant son récent séjour à Rome, et il conclut en déclarant que la principale question sur laquelle le Parlement avait à délibérer était de savoir : De qui, pape ou roi, le royaume de France était sujet? Les Etats répondirent qu'on ne reconnaissait en France que Dieu et le roi pour supérieur dans le temporel.

Un édit du roi, conforme à l'avis des Etats, défendit aux ecclésiastiques de se rendre au concile convoqué à Rome par la pape, La noblesse et les communes adressèrent des lettres au Collège des cardinaux. Celle de la noblesse est pleine de blâmes pour le pape

« Ni nous, ni les universités, ni le peuple du royaume liens ne voulions, ni ne requérions sur les choses dites par le pape avoir correction ni par son autorité, ni par pou voir d'autre que le roi, notre, sire. "
La lettre des bourgeois n'a pas été conservée, mais il résulte d'une supplique au roi, publiée plus tard, qu'ils avaient émis le voeu « que Ie roi gardât la souveraine franchise de son royaume, qui est telle qu'il ne reconnaît de son temporel souverain en terre fors que Dieu ».

La lettre du clergé, adressée directement au pape, respectueuse en la forme, proclamait également l'indépendance du roi quant au temporel, et elle répétait la plus grande partie des plaintes que la roi avait faites contre lui et la cour de Rome.

La réponse des cardinaux désavoua les prétentions prêtées au pape et les accusations portées contre lui. Boniface, répondant lui-même au clergé, écrit :

« L'Eglise gallicane est une fille folle, désobéissante à une mère pleine de tendresses."
Il décharge ensuite son humeur sur Pierre Flotte, qu'il appelle Bélial, borgne des yeux du corps et entièrement aveugle de ceux de l'esprit, et il annonce qu'il châtiera ceux qui manqueront de se rendre au concile de Rome. 

Dans un grand consistoire tenu vers la fin du mois d'août, il dit que, si le roi ne devenait plus sage et s'il ne laissait aller à Rome les prélats de son royaume, il le châtierait comme un petit garçon : ses prédécesseurs avaient déposé trois rois de France, pour de moindres sujets. Dans le même consistoire, il se défendit de la prétention qu'on lui attribuait d'avoir voulu obliger Philippe à reconnaître qu'il tenait du pape sa couronne et son temporel : Depuis quarante ans qu'il était docteur en droit, disait-il, il n'ignorait pas que la puissance spirituelle et la temporelle sont toutes deux ordonnées de Dieu et qu'elles exercent leurs fonctions séparées; mais ni le roi ni aucun fidèle ne pouvait ignorer qu'il était sujet du pape, même quant au temporel, non pas en fief du Saint-Siège, mais à raison du péché qui se commet en l'administration de ce temporel. 

C'était la doctrine que la papauté professait depuis Innocent III. Boniface voulait en appliquer toutes les déductions. En fait, le dernier terme de cette distinction implique le droit de juridiction sur tous les conflits et le droit d'ingérence en toute administration; car la question du péché se trouve partout : il n'y a pas de conflits où l'une des parties au moins n'ait tort, il n'y a pas même d'action qui ne puisse être jugée bonne ou mauvalse. Mais il est assez difficile de concevoir comment un catholique véritable, filialement soumis à l'Eglise présidée par le saint-père, peut sans inconséquence décliner cette juridiction et cette ingérence. 

Non seulement Boniface parlait, écrivait et décrétait; mais il cherchait et trouvait des alliés contre son adversaire, en lui faisant des ennemis. Il contribua, pour une forte part, au soulèvement des Flamands qui, en cette année 1302, infligèrent à l'armée de Philippe le Bel la désastreuse et ignominieuse défaite de Courtray. Pierre Flotte périt en cette bataille.

Le 1er novembre 1302, Boniface tint le synode auquel il avait convoqué le clergé de France. Malgré l'édit du roi, malgré les mesures sévères qu'il avait prises récemment contre des ecclésiastiques qui, sans sa permission, étaient sortis du royaume pour aller à Rome, près de la moitié des prélats français s'y trouvèrent. En conséquence, Philippe fit saisir leurs biens et commencer leur procès; quelques clercs furent pendus. Dans le synode, Boniface exposa et fit approuver la doctrine qui fut promulguée dans la bulle Unam sanctam, publiée le 18 novembre : 
 

« Il n'y a qu'une seule Eglise catholique et apostolique, avec une seule tête et non deux comme un monstre. Il y a dans l'Eglise deux glaives, le glaive spirituel et le glaive. matériel ou temporel. L'un et l'autre sont en la puissance de l'Eglise. Le premier doit être manié par l'Eglise elle-même, le second pour l'Eglise. Le premier est en la main du pontife, le second en la main des rois et des soldats, mais suivant les ordres et la permission du pontife. 
Uterque est in potestate Ecclesiae, spiritualis scilicet gladius et materialis. Sed is quidem pro Ecclesia, ille vero ab Ecclesia exercendus : ille sacerdotis, is manu regum et militum, sed ad nutum et patientiam sacerdotis. 
Or, il faut que le glaive soit sous le glaive et que l'autorité temporelle soit soumise à l'autorité spirituelle : 
Opportet autem gladium esse sub gladio et temporalem autoritatem spirituali subjici potestati. "
C'est la puissance spirituelle qui forme la temporelle et qui la juge; mais personne ne juge la puissance spiri tuelle que Dieu seul. Quiconque résiste à la puissance souveraine spirituelle résiste à l'ordre de Dieu, à moins qu'il n'admette deux principes et que, par conséquent, il ne soit manichéen, car Moïse a dit : In principio Deus creavit caelum et terram, il n'a point dit in principiis. C'est pourquoi Boniface déclare, dit, définit et prononce qu'être soumise au pontife romain est pour toute créature humaine, tout à fait une nécessité de la foi (ce qui voulait dire absolument nécessaire au salut) :
Porro subesse Romano pontifici omni humanae creaturae declaramus, dicimus, definimus et pronuntiamus omnino esse de necessitate fidei. 
Cette bulle, qui justifiait toutes les accusations des adversaires de ce pape sur ses entreprises à l'égard des autorités laïques, fut complétée, le 15 août de l'année suivante, par la bulle Rem non novam ou Edictum perpetuum portant que tous rois, empereurs ou autres princes souverains, quels qu'ils soient, sont soumis aux citations de l'Audience ou du Palais apostolique, comme le reste des hommes, et obligés d'y comparaître. Enfin, comme il se trouvait déjà, de par ses bulles, posséder deux épées, il voulut avoir aussi deux couronnes : vers la fin de son pontificat, il en fit mettre une deuxième à la tiare.

Le jour même où fut publiée la bulle Unam sanctam, Boniface en fulminait une autre excommuniant, fût-il roi ou empereur, quiconque oserait détourner ou empêcher ceux qui voulaient faire le voyage de Rome ou qui en revenaient, et quiconque osait les maltraiter jusqu'à faire saisir leurs biens ou leur personne. Cette excommunication frappait le roi et ses agents, mais elle ne les nommait pas. Peut-être ce ménagement avait-il été gardé afin de permettre une dernière tentative pour induire Philippe à se soumettre. En effet, quoique le roi se fût empressé de renouveler encore une fois et de renforcer les édits relatifs à la sortie des personnes et à l'exportation de l'or, de l'argent et des marchandises, le pape chargea le cardinal La Moyne de porter en France douze propositions, qui n'étaient guère que les clauses d'une capitulation à merci. On a prétendu, non sans quelque vraisemblance, que l'envoi de ce cardinal en France avait moins pour objet des négociations avec le roi, qu'une pression à exercer sur le clergé, pour l'amener tout entier au parti du pape. Philippe répondit avec modération et fermeté, sinon toujours avec clarté, se rapportant sur la plupart des points à ce qui avait été la coutume en France, sous ses prédécesseurs, notamment sous saint Louis. Boniface ne fut pas satisfait et il résolut d'appliquer ce qu'il appelait les derniers remèdes de l'Eglise; il ordonna à son légat de signifier au roi son excommunication personnelle (ce qui eut lieu le 13 avril 1303), d'excommunier tous les ecclésiastiques qui administreraient les sacrements ou qui diraient la messe en sa présence, de faire publier toutes ces excommunications dans le royaume et de sommer de comparaître à Rome le confesseur du roi (le P. Nicolas, jacobin) auquel on imputait la résistance de Philippe. Le roi, de son côté, convertit en confiscation la saisie des biens des ecclésiastiques qui s'étaient rendus à Rome, il fit arrêter l'archidiacre de Coutances, qui apportait en France d'autres bulles comminatoires, et intercepter ces bulles.

Il est probable que Philippe aurait fini par être vaincu, s'il était resté sur la défensive : tant que Boniface était un pape incontesté, les condamnations et les excommuni cations prononcées par lui devaient troubler le royaume et affaiblir désastreusement l'autorité royale. Il était impossible d'ailleurs d'exciter les esprits des laïques par le débat de questions de droit et de coutumes presque purement canoniques. Le roi comprit ou ses conseillers lui firent comprendre que, pour vaincre, le plus sûr moyen c'est d'attaquer, et pour repousser une accusation, d'accuser l'accusateur lui-même. Il se décida donc à prendre l'offensive. S'adressant à lui, en qualité de patron et de défenseur de l'Eglise, de gardien des canons et de champion de la foi, Guillaume de Nogaret, professeur en droit de Toulouse, lui avait soumis, dès le mois de mars, dans une assemblée de la noblesse, une requête dans laquelle, après avoir argué de nullité, pour cause de fraude et l'imposture, l'élection de Boniface, il accusait ce dernier l'intrusion, d'hérésie, de simonie et d'impudicité; en conséquence, il demandait au roi d'assembler en parlement les Etats du royaume, pour procéder à la convocation l'un concile dans lequel Boniface pût être jugé et déposé, et provisoirement de prendre tontes les mesures nécessaires pour l'empêcher de traverser les desseins qu'on aurait le remédier aux maux qu'il causait à l'Eglise. 

Les États généraux furent réunis dans le château du Louvre, le 13 juin 1303. Guillaume de Plasian, assisté du comte le Saint-Pol et du comte de Dreux se portant parties contre le pape, présenta un mémoire comprenant vingt-neuf chefs d'accusation, desquels il résultait que Boniface avait commis tous les péchés défendus dans le Décalogue, corrompu tout ce qu'il y a de plus sacré dans le commerce de l'homme avec son créateur et les créatures, violé les lois divines et humaines, soit dans sa conduite particulière, soit dans celle qu'il avait tenue envers la France et envers ceux qu'il considérait comme ses ennemis. Le lendemain, Guillaume de Plasian développa son accusation; ses paroles trouvèrent un écho sympathique chez les députés de la noblesse, des communes et des universités. Le clergé se montra plus réservé, mais aucun de ses nombres ne prit la défense du pape. 

Sur la foi d'une note se trouvant parmi les manuscrits de Brienne, on a dit que l'archevêque de Narbonne, pour motiver son appel au futur concile, avait émis contre Boniface dix accusations : elles sont toutes d'une extrême gravité et l'une d'elle est formulée dans une forme outrageante; mais l'authenticité de la note dont il s'agit n'est pas établie. Enfin, le roi déclara que, d'après la requête de Nogaret et celle de Guillaume de Plasian, il consentait à la convocation d'un concile général et qu'il ferait, à cet effet, tout ce qui serait en son pouvoir; ensuite il fit lire un appel à un concile général et an pape futur et légitime. II fut en séance dressé acte de cet appel par un notaire apostolique, des notaires royaux et des témoins ad hoc. Cet appel fut unanimement adopté, le clergé ayant seulement ajouté à l'acte rédigé pour lui, que par cette procédure il ne prétendait offenser ni l'Eglise romaine, ni le Saint-Siège. Dans une lettre du lendemain, en laquelle sa résolution était relatée et motivée, il répéta qu'il se mettait sous la protection du concile général et du futur pape. 

Quand les Etats eurent été dissous, Philippe le Bel fit recueillir sur les lieux les adhésions des absents; tous les états et corporations du royaume, les évêques, les universités, les ordres monastiques approuvèrent tout ce qui avait été résolu et fait : il y eut plus de sept cents adhésions. Ou prétend que l'ordre de Cîteaux seul fit exception. Ce point est discuté. Il est peut-être bon de rappeler ici que cet ordre avait autrefois fourni à Boniface l'occasion ou le prétexte de ses premiers démêlés avec Philippe.
Nogaret fut chargé de notifier au pape les résolutions prises en France. Quelque temps après cette notification, Boniface quitta Rome et se retira à Anagni, avec ses trésors et une partie de sa cour, comptant trouver là plus de sûreté et plus de liberté pour procéder aux représailles. Il commença par émettre des bulles retirant aux universités de France le droit de conférer les grades, et aux corps ecclésiastiques celui de faire des élections. II avisa ensuite à des mesures matérielles, plus efficaces et plus péremptoires. 

Autrefois, il s'était montré l'ennemi acharné d'Albert d'Autriche, il s'était opposé à son élection comme roi des Romains et il avait refusé de le reconnaître comme empereur, l'accusant de la mort d'Adolphe de Nassau et de bon nombre d'autres forfaits; il l'avait même excommunié et avait promis l'empire à Charles de Valois, qu'il avait nommé vicaire de l'empereur en Italie. Plus tard, pour acquérir un allié contre le roi de France, il se rapprocha de celui qu'il avait répudié jusqu'alors. Pour sceller l'alliance, Albert reconnut formellement qu'il tenait du Saint-Siège la puissance du glaive matériel et que l'élec tion du roi des Romains avait été accordée par le pape aux trois électeurs ecclésiastiques; il confirma de nouveau les donations de Charlemagne et d'Othon. Quand Boniface eut décidé de déposer le roi de France, il offrit son royaume à Albert elle releva de tous serments; traités ou conventions l'engageant envers Philippe. Albert répondit qu'il accepterait, si on voulait rendre la couronne héréditaire en sa famille; mais il ne se pressa ni d'agir, ni même de se préparer. 

Cependant Boniface s'apprêtait à frapper un coup par lequel il comptait abattre son adversaire et stimuler ses propres alliés. Il rédigea, dans son style habituel, mélange singulier de hardiesse et de subtilité, de finesse et de sénilité, un décret (Super petri solio) dans lequel, après avoir amplement récapitulé, ses griefs contre Philippe, il renouvelait les excommunications prononcées contre lui. En conséquence, il le déclarait incapable de conférer des bénéfices, dignités et personnats ecclésiastiques; incapable d'exercer aucun pouvoir ou juridiction soit par lui-même, soit par d'autres; incapable de tout acte légitime. Ses sujets et ses vassaux étaient déliés de toute fidélité et de tout serment envers lui, et dégagés par l'autorité des canons de tout devoir d'obéissance, tant que resterait excommunié ce roi ennemi de Dieu et qui foulait aux pieds ses préceptes. Enfin, tous les traités, alliances ou serments que les rois ou
princes de la terre auraient pu faire envers lui étaient annulés. Une disposition finale ordonnait que cet arrêt fût affiché à la porte de la cathédrale d'Anagni, afin que ce mode de publicité tînt lieu de notification au roi.

Cette publication devait se faire le 8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge; mais, dès la veille, la ville d'Anagni était au pouvoir des ennemis de Boniface. Nogaret et Sciarra-Colonna y étaient entrés avec une troupe d'aventuriers et de conjurés recrutés parmi les nombreux ennemis que le pape avait en Italie. Le château fut forcé, après une faible résistance, et les trésors de Boniface pillés. ll dit alors : Puisque je suis livré par trahison entre les mains de mes ennemis, comme le Sauveur du monde, pour être mis à mort, je mourrai en pape. Revêtu de ses habits pontificaux, la tiare sur la tête et tenant en ses mains la croix et les clefs, il attendit les conjurés, assis près de l'autel, dans sa chaire apostolique. Nogaret lui fit part de la mission dont il était chargé, Boniface garda le silence. Sciarra-Colonna le somma de se démettre de la papauté, Boniface répondit en italien : 

« Voici ma tête, voici mon cou, je mourrai en pape. » 
Cependant ne pouvant soutenir plus longtemps ce rôle de martyr auguste, il maudit le roi de France jusqu'à la quatrième génération, et il se commit en injures contre Nogaret, l'appelant patarin : le grand-père de Nogaret avait été brûlé vif comme patarin ou albigeois. On dit qu'alors Sciarra-Colonna le souffleta de son gantelet; mais ce fait est contesté. Pendant trois jours il refusa toute nourriture, de peur d'être empoisonné, et ses ennemis ne purent obtenir de lui rien de ce qu'ils exigeaient. Délivré enfin, il se retira à Rome, il y fut bientôt saisi d'une fièvre violente et mourut un mois après (11 octobre 1303). On dit qu'il avait alors quatre-vingt-six ans. 

Dante l'a mis en enfer parmi les simoniaques, entre Nicolas III et Clément V. Quelques écrivains portent à vingt et un le nombre des parents qu'il avait comblés de dignités et de richesses. L'insuccès de ses efforts pour porter la papauté au sommet de la puissance, la précipita dans une décadence dont elle ne s'est jamais relevée complètement. Le pontificat qui succéda au sien ne dora guère plus de huit mois; il y eut ensuite un interrègne de plus de neuf mois, puis le siège apostolique fut transféré en France, où il resta pendant ces soixante-neuf ans qu'on a appelés la Captivité de Babylone et qui aboutirent au Grand schisme d'Occident. Dans les notices relatives à Benoît XI et à Clément V, on trouvera des renseignements sur l'annulation des actes édictés par Boniface contre ses ennemis et sur les poursuites que ceux-ci dirigèrent contre sa mémoire.

On doit à ce pape le recueil de décrétales appelé Sexte. Plusieurs des siennes se trouvent dans les Extravagantes. Dans Duchesne, deux Sermons pour la canonisation de saint Louis. (E.-H. Vollet).

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Dictionnaire biographique
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