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Bernard de Clairvaux

Bernard de Clairvaux a été le premier abbé de Clairvaux. Docteur de l'Église,  il est né en 1091 à Fontaine en Bourgogne, mort en 1153. Il était fils d'un chevalier, du nom de Tescelin, vassal des seigneurs de Châtillon; sa mère, fille du comte Bernard de Montbard, s'appelait Aleth. Ils eurent sept enfants, dont Bernard fut le troisième. Lorsque sa mère le portait en son sein, dit son hagiographie, elle eut un songe dans lequel elle se voyait accoucher d'un petit chien blanc sur tout le corps, à l'exception du dos qui tirait sur le roux; il aboyait déjà très clairement. Un bon religieux, à qui elle avait demandé l'interprétation de ce songe, lui révéla que celui à qui elle donnerait naissance serait un excellent chien de garde, aboyant puissamment contre les ennemis de la maison de Dieu. D'autres interprètes découvrirent plus tard que la blancheur de tout son corps figurait la pureté et la fidélité de son zèle pour l'Église et pour ses défenseurs; mais le roux : les hérissements, les aboiements et les morsures pour les adversaires. Quelle que soit la valeur de cette légende, il est certain qu'Aleth éleva son fils sous les inspirations d'une piété dont l'idéal était l'amour de l'Église et de la vie monastique. 

Bernard fut envoyé à Châtillon pour apprendre ce qui constituait la science de ce temps-là; il se distingua par son ardeur au travail, par son intelligence, par les pratiques d'une fervente dévotion et par les prédispositions d'une nature que nous appellerons sérieuse, recueillie, méditative, pensive ou rêveuse; ne sachant pas exactement ce que Bernard entend lorsqu'il dit de lui-même qu'il était en cette jeunesse mire cogitativus. Dès l'âge de dix-neuf ans, il résolut de se faire moine, pour réaliser le voeu  maternel et pour contenir un tempérament tellement ardent qu'il dut un jour se mettre et se tenir à l'eau jusqu'au cou pour éteindre les feux que la vue d'une femme avait allumés en lui, ainsi qu'un de ses hagiographes le rapporte avec édification. Il voulut aussi convertir à ce dessein le reste de sa famille; il y réussit après trois années d'exhortations. En 1113, il entra à l'abbaye de Cîteaux avec plusieurs amis et tous ses frères, à l'exception d'un seul, qui le suivit plus tard. Vers 1124, sa soeur ayant obtenu de son mari, après deux années de résistance, la permission de l'abandonner, se fit aussi religieuse.

Bernard n'était âgé que de vingt-deux ans, lorsqu'il entra à Cîteaux. Cette abbaye avait été fondée quinze ans auparavant, en réaction contre le relâchement des maisons de la congrégation de Cluny; mais elle n'avait eu jusqu'alors qu'une existence précaire : en 1109, lorsque Étienne Harding en reçut la direction, elle n'avait pas encore de novices, et elle semblait menacée d'une ruine précoce. Harding comprit que la principale condition du succès pour une entreprise réformatrice, c'est de poursuivre la réforme à outrance : il la poussa, en la rigueur ascétique, plus loin encore que ses prédécesseurs. Cette austérité valut à Cîteaux la réputation qui attira Bernard et ses compagnons. Harding trouva en eux les hommes qu'il lui fallait. Dans les deux années qui suivirent leur arrivée (1113-1115), Cîteaux put établir quatre colonies ou maisons-filles, dont l'une était celle de Clairvaux. Bernard en fut le fondateur et le premier abbé. En 1151, deux ans avant sa mort, il y avait 500 abbayes cisterciennes; l'abbaye de Clairvaux contenait 700 religieux; 72 couvents s'étaient constitués dans les divers pays de l'Europe, adoptant les observances de Clairvaux, plus sévères encore que celles de Cîteaux : 35 en France, 14 en Espagne, 10 en Angleterre et en Irlande, 6 en Flandre, 4 en Italie, 2 en Allemagne, 2 en Suède, 4 au Danemark, 1 en Hongrie. Dès 1145, Clairvaux avait donné un pape à l'Église (Eugène III). 

Pendant plus de douze ans, Bernard s'occupa presque uniquement de propager ses conceptions monastiques et d'en assurer le développement. Comme toute heure donnée au repos lui semblait dérobée au service de Dieu, il sut, malgré les observances quotidiennes que lui imposait la règle, malgré la surveillance et la correspondance réclamées de lui par ses devoirs de supérieur d'abbaye et par ses activités de réformateur et d'organisateur du monachisme, trouver le temps de poursuivre ses études sur l'Écriture Sainte et sur les Pères de l'Église; il les reprit avec une prédilection presque exclusive pour le Cantique de Salomon et pour saint Augustin, l'auteur et le livre qui répondaient le mieux, non seulement à ses dispositions personnelles, mais aux tendances de la plupart des esprits religieux en cette génération. Le succès qu'il obtint lui valut, d'une part, l'immense clientèle des couvents, qui le reconnaissaient, les uns comme leur chef spirituel, les autres comme le modèle de tous les religieux, tous comme la lumière et la gloire du monachisme; d'autre part, l'adhésion de tous les théologiens et de tous les clercs enclins à la dévotion imaginative et à la science mysticisée : milices omnipotentes alors et qui se vouèrent à l'admiration de celui qu'on appelait déjà Bernard le Saint, et à la réalisation de ses desseins. 

Or, en ce siècle dont le caractère distinctif est l'exaltation religieuse, et où la vie monastique apparaissait comme le sommet de la religion, les laïques se trouvaient prédisposés à exagérer pour leur part, plutôt qu'à amoindrir la vénération et la dévotion que l'abbé de Clairvaux inspirait aux moines et aux clercs. Dans ces conditions, les miracles devaient foisonner sous ses pas. De là, des moyens d'action que Bernard s'empressa toujours d'employer, avec la sincérité, l'énergie et les audaces, mais parfois aussi avec les violences et la passion d'un esprit que son fanatisme égocentrique avait persuadé qu'il s'est dépouillé de tout intérêt personnel et que sa cause était identifiée avec celle de Dieu. Il exerça ainsi un prestige et une autorité qui, par une série de coïncidences unique en l'histoire, firent d'un simple moine le conseiller et le censeur des prélats et des princes, l'arbitre des conciles, le gardien de la doctrine, l'agitateur et le conducteur des peuples, une sorte de faiseur de papes et l'oracle de toute l'Église.

Bernard soutint l'archevêque de Sens et l'évêque de Paris dans leur appel commun contre le roi; pour soumettre celui-ci, il usa de la menace de l'interdit; mais il osait aussi reprocher hautement aux évêques leur ambition, leur faste et leur incurie, et à la papauté elle-même les périls auxquels elle exposait les âmes par son attachement aux intérêts terrestres : en l'un de ses derniers écrits (De Consideratione sui), il proposa au pape de réduire la papauté à un régime composé en substance de spiritualité monastique. 

Hugues de Payns trouva en lui un très enthousiaste partisan de la confrérie du Temple qu'il venait de fonder (1119), et, quand il voulut la développer, un tout puissant protecteur : en 1128, au concile de Troyes présidé par un légat d'Honoré Il, Bernard fit reconnaître cette confrérie comme ordre; chargé d'en rédiger la constitution, il adapta la règle de Cîteaux au caractère militaire de l'institution de ces moines-chevaliers qu'il rêvait armés de foi au dedans et de fer au dehors. En 1129, au concile de Châlons, il prit une part active à la déposition de l'évêque de Verdun et il réprima l'orgueil des légats.
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Fragment d'un sermon

« Por ceu volt il en terre dexendre et ne volt mies solement dexendre en terre et nastre, anz volt assi estre conuiz; et por ceste conissance faisons nos ni ceste feste de l'Aparicion. Hui vinrent li troi roi por querre lo soloil de justice qui neiz estoit, de cui il est escrit : Eykevos uns bers vient et Orianz est ses nous.-»

(Bernard de Clairvaux).

Lorsque Honoré Il mourut (1130), deux papes furent élus : le premier (Innocent II) par surprise et au mépris d'un pacte formel précédemment conclu entre les cardinaux; aussitôt après, une élection plus régulière faite en faveur de Pietro Pierleone, qui prit le nom d'Anaclet II. Innocent, chassé de Rome, se réfugia en France. Malgré le vice qui entachait son élection, Bernard se prononça pour lui au concile d'Étampes; l'année suivante, il l'accompagna au concile de Reims (1131) et fit condamner Anaclet, puis, menant contre celui-ci une très opiniâtre campagne, il réussit à détacher de son parti tous les pays catholiques, à l'exception de l'Italie. En 1134 au concile de Pise, il fit prévaloir les prétentions de Rome contre les titres séculaires du siège de Milan, et tel fut son succès, que le peuple se prononça pour lui, contre ses pasteurs déposés, et  il dut s'enfuir pour éviter cette élévation. 

Abélard, dont les doctrines avaient été réprouvées une première fois par le concile de Soissons (1121), mais qui s'était alors soumis, sur les instances de Bernard, reprit son enseignement en 1136. Bernard, que cet enseignement alarmait, l'attaqua directement et il obtint du concile de Sens (1140) la condamnation des propositions qu'il avait arguées d'hérésie; et ce, sans que son adversaire osât soutenir le débat devant le concile, que pourtant il avait lui-même réclamé comme juge. 

La part si décisive que Bernard prit en France et en Allemagne à la prédication de la deuxième croisade (1145-1147) appartient à l'histoire politique plutôt qu'à l'histoire ecclésiastique. L'insuccès de cette entreprise lui fut amèrement reproché : comme il avait annoncé des victoires certaines, on l'accusa d'avoir été un faux prophète, il se défendit en attribuant les échecs des croisés à leurs péchés; mais dès les premières déceptions, son prestige avait été sérieusement atteint. Ce résultat apparut dans le concile de Reims (1148), où Bernard avait porté une accusation d'hérésie contre Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers. Auparavant, une pareille accusation de la part du saint abbé de Clairvaux entraînait infailliblement une condamnation. Cette fois, il n'obtint qu'un très mince avantage, de nature purement scolastique; malgré ses attaques, son adversaire conserva son évêché et toute sa considération.

Bernard a pris une part décisive à toutes les controverses de son temps, mais il était un homme d'Église, presque un homme d'appareil qui fait l'histoire à coup d'invectives, plutôt qu'un théologien, quoiqu'on lui ait donné le titre de docteur de l'Église. Sa doctrine, comme ses actes, reflète les inspirations d'une nature mystique et contemplative, mais prompte à s'irriter contre tout ce qui peut alarmer ou distraire la piété et l'adhésion servile au dogme; non seulement contre toutes les hérésies, mais contre toutes les témérités. On peut se faire une idée sommaire, mais très juste, de cette tendance, en la comparant à celle d'Abélard. Tandis qu'Abélard, qui se prétendait également orthodoxe, convie tous les humains à l'examen et à l'intelligence des objets de la foi, Bernard déplore que les secrets de Dieu soient ainsi mis à jour et les plus hautes questions jetées au vent (Lettre 88). II veut que la raison reconnaisse ce qu'il y a d'infiniment profond et d'incompréhensible dans ces choses. C'est par la foi seule que l'humain peut s'approprier la doctrine divine, quoiqu'il puisse chercher à en concevoir les objets de trois manières: par la foi, par l'intelligence et par l'opinion. La foi présente la vérité-certaine, mais encore close et voilée; l'intelligence (intellectus) doit la produire, nue et évidente; mais elle est réservée à une sphère et à une existence plus élevées que les nôtres; quant à l'opinion (opinio) elle ne donne rien de certain et d'assuré. Or, quand l'humain prétend pénétrer dès ici-bas avec son intelligence les objets de la foi, il s'expose à prendre son opinion, ses suppositions, pour la pure lumière et à rendre sa foi incertaine. 

L'histoire atteste les effets extraordinaires que Bernard produisit sur ses contemporains; mais il est difficile d'en retrouver le reflet dans les écrits qu'il a laissés. A l'exception de certaines parties empreintes d'un caractère mystique et quelque peu féminin, mais vraiment belles, et de certaines formules énergiquement expressives, ces écrits ne contiennent guère que des déclamations violentes, voire haineuses, transformant en invectives contre les opinions et la personne des adversaires les images et le vocabulaire de la Bible, ou bien des conceptions généralement médiocres, traduites en un style où la recherche habituelle de l'antithèse et du jeu de mots forme un assemblage bizarre avec les barbarismes de la latinité. En les lisant, on se demande comment un personnage qui écrivait ainsi, même dans sa correspondance courante, a pu parler de manière à exercer une action si puissante sur le peuple. Il est vraisemblable que le principal effet des discours qu'il prononça devant des laïques résultait de l'emploi de certains moyens sommaires, plus ou moins matériels et inconsciemment artificiels, mais surtout du prestige, de l'auréole de sainteté dont sa personne était entourée, et des prédispositions de ses auditeurs; des courants impétueux qui, à certaines époques, précipitent les masses vers certains humains. Cela semble d'autant plus probable que, parmi les plus grands succès de sa prédication, il faut compter ceux qu'il obtint dans les pays dont il ignorait le langage : 

Épuisé par les jeûnes et les privations du désert, pâle et respirant à peine, il persuadait par sa personne autant que par ses discours. (Épîtres de l'abbé Vibald, collection de Mascovius, liv. IV).
Bernard a été enterré à Clairvaux. En 1165, douze ans après sa mort, il fut inscrit sur le calendrier de l'Église; mais il ne fut canonisé officiellement qu'en 1174, sous Alexandre III. Le recueil des écrits qui lui sont attribués comprend 340 sermons : 86 sur le Cantique de Salomon, 86 sur les événements solennisés dans l'année ecclésiastique, 43 sur les saints et la Vierge, 125 sur des sujets divers; 480 lettres; des traités ascétiques ou polémiques dont les plus intéressants sont : De Contemtu Dei, De diligendo Deo, Adversus Aboelardum, Apologia, de conversione ad monachos, De consideratione sui; des poésies religieuses : la prose de la Nativité, des Salve, parmi lesquels le célèbre Salve Input cruentum; le Jubilus rhythmicus de Nomine Dei, le Jesu dulcis memoria. Soumise à une critique sérieuse, cette liste subirait peut- être une réduction considérable. (E.-H. Vollet).

On attribue encore à saint Bernard divers opuscules concernant le plain-chant; une lettre au sujet de la réforme de l'Antiphonaire; un petit traité de plain-chant intitulé Préface de l'Antiphonaire cistercien, insérés dans l'édition des oeuvres de saint Bernard publiée par Mabillon (1719); enfin le Tonale, traité sur la constitution des huit tons dont on conteste l'authenticité. Ces opuscules ont été traduits en français par le P. Lambillote. Mais le nom de saint Bernard a sa place dans l'histoire de la musique plus encore par l'influence qu'il eut sur l'art de son temps que par ses ouvrages. En effet, la révolution cistercienne, ramenant à des principes sévères la règle monacale, s'étendit jusque sur la musique. Les chants religieux, depuis le pape Grégoire, s'étaient sinon altérés, du moins surchargés de traits et d'agréments presque mondains qui, aux yeux du réformateur, paraissaient peu dignes de l'Église. Une révision stricte des mélodies liturgiques fut faite sous l'influence et même sous la direction de saint Bernard, et le chant réduit à sa plus simple expression mélodique. On trouve encore aujourd'hui des livres corrigés à l'usage des cisterciens, et qui portent des traces de nombreuses corrections; les traits et fioritures effacés pour la plus grande dignité du chant se voient encore sur les manuscrits. (R. Bonheur).

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