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Les
gens
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| Bahnsen
(Julius), philosophe né à Tondern (Slesvig) le 30 mars 1830,
mort à Lauenbourg (Poméranie L'auteur déclare l'avoir écrit « pour intéresser un vaste cercle de lecteurs », et s'excuse là-dessus d'avoir négligé « les précisions et la raideur de style de l'école pour pouvoir commercer avec la foule». Il ne faudrait d'ailleurs pas prendre ces expressions au pied de la lettre : la pensée de Bahnsen, même dans cet essai, s'enveloppe d'un style très savant et très métaphorique, chargé de réminiscences innombrables et qui témoignent d'un savoir immense, et compliqué de comparaisons et d'images parfois ingénieuses, souvent étranges, presque toujours obscures. Il ne suit d'ailleurs aucune méthode apparente d'exposition : il procède par affirmations et par énonciations de faits, convaincu que la connaissance discursive obtenue par les procédés scolastiques ne pénètre pas dans la réalité, et qu'il y faut substituer la vision intuitive de l'univers. II est difficile en conséquence de suivre le développement de la doctrine de Bahnsen; mais parfois, à la faveur d'une formule lumineuse, on l'entrevoit brusquement et on devine qu'elle est puissamment originale. Ajoutons d'ailleurs que das Tragische est en somme récrit le plus abordable de Bahnsen. Le système
de Bahnsen peut se définir : le pessimisme
radical. Bien que disciple de Schopenhauer,
il ne voit dans la doctrine de son maître qu'un pressentiment du
pessimisme véritable. D'après Schopenhauer, la volonté
de vivre, qui est le principe de toute existence
à la fois et de tout mal, peut être anéantie; l'abnégation,
la pitié, la moralité, qui nous
détachent de nous-mêmes, détruisent en nous le vouloir-vivre,
et nous préparent au nirvana, c. -à-d. à la
félicité véritable. Selon Bahnsen, la pire de toutes
les illusions, c'est de croire que l'enfer Au contraire, plus l'être s'élève vers la moralité, plus sa volonté devient autonome et forte, plus il doit souffrir. Quand il arrive à la notion du devoir, cette notion est pour lui si peu claire, que nécessairement il doit pécher souvent par ignorance. D'ailleurs, l'état de nature d'où il sort à peine est un état de brutalité, d'égoïsme effréné, d'immoralité : il lui en reste de mauvais instincts, qui l'entraînent fréquemment encore au mal. Enfin et par-dessus tout il est de la nature du devoir d'être contradictoire toujours l'humain est placé entre des obligations opposées, et ne peut obéir à l'une sans violer l'autre. Cela tient à la nature même des choses : il est dans la nature que l'humain appartienne à la fois à une famille et à une patrie, et que celle-là le dispute à celle-ci, aux heures de péril national par exemple. Et cela tient également à la nature de la volonté : tout acte de volonté est précédé d'une délibération, d'un débat entre deux vouloirs opposés; la résolution, qui paraît clore ce débat, le termine par un coup de force qui ne prouve rien : en se prolongeant, le débat eût pu aboutir autrement; aussi celui des deux vouloirs qui a été vaincu subsiste-t-il, à l'état de regret, et nous pouvons toujours douter si le devoir n'était pas aussi de son côté. Par toutes ces causes la vie n'est donc qu'une succession de fautes inévitables, une accumulation de remords; et plus la conscience du devoir est claire et délicate en nous, plus nous devons souffrir. C'est ce que met en lumière l'art
tragique : toute tragédie consiste en un conflit insoluble de devoirs.
Que fera le héros entre ces deux impératifs contraires? S'il
« Le devoir n'élève l'humain que pour mieux le briser; noblesse oblige; il faut que le meilleur souffre pour tous, et c'est un dogme profond, qui dit qu'un DieuTant il est vrai que « La volonté est une source empoisonnée ».II faut donc, d'après Bahnsen, renoncer à l'espérance qu'avaient conçue les anciens pessimistes, de délivrer l'humain de la douleur par la moralité. Bien au contraire, « tout héros est un martyr ». D'autre part, le mouvement d'ascension qui peu à peu élève l'être vers la notion du devoir et la soumission au devoir est inévitable; et une fois arrivé là, rien ne peut plus le dégager : « Il n'est pas de théorie qui nous délivre du devoir ».Le plus haut point où l'humain doive monter, c'est donc de comprendre que l'absurdité est la loi suprême, que le devoir est absurde et pourtant irrésistible et auguste, et que l'être le plus complet de l'univers, c'est l'humain qui lui obéit en le sachant absurde et en désespérant. (A. Burdeau). « Qu'importe, conclut Bahnsen, qu'importe le bonheur, et même la gloire, la palme du martyre, si tu as concouru à la réalisation nécessaire d'une destinée universelle, à laquelle seuls échappent ceux qui, pareils aux chevaux de trait, aux boeufs de labour, aux chiens de charrette, sous le fouet de quelque volonté extérieure, de quelque croyance aveugle, de quelque basse nécessité, de quelque servitude antimorale, tournent leur meule et trottent en rond, sans crime, mais aussi sans grandeur; sans erreurs, mais sans savoir; sans angoisse, mais sans pressentiment du grand mystère. » |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.