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Ausone

Ausone est un poète latin. Né à Bordeaux en 309 ou 310, mort à la fin du IVe siècle (vers 394?), généralement désigné dans les manuscrits sous les noms de Decimus Magnus Ausonius, noms que la critique moderne a parfois révoqués en doute, il est le plus grand représentant de la poésie païenne au IVe siècle. 

Ausone, qui aime à parler de lui, nous donne dans ses poèmes, dans ceux en particulier qu'il consacre à la mémoire de ses parents et de ses professeurs Parentalia, Commemoratio professorum Burdigalensium, les renseignements les plus complets sur ses origines, ses ascendants et les écoles de Bordeaux et de Toulouse où il étudia.

Dans la seconde moitié du IIIe siècle, un noble Gaulois du pays des Eduens, Argicius, avait été forcé par les troubles politiques de se réfugier avec son fils en Aquitaine, à Aquae Tarbellae (Dax), Le fils d'Argicius, Caecilius Argicius Arborius, épousa Aemilia Corinthia, dont il eut quatre enfants, entre autres Aemilia Aeonia qui épousa un médecin de Vasates (Bazas), établi à Bordeaux, Julius Ausonius (mort en 377, à 90 ans) : c'est de ce mariage que naquit le poète.

Ausone parle beaucoup de son père avec le même respect reconnaissant dont Horace lui donnait l'exemple. Mais Ausonius était un médecin savant (il fut celui de Valentinien Ier, sénateur honoraire de Rome et de Bordeaux et aussi préfet d'Illyrie), bienfaisant, ferme dans ses convictions morales, vrai païen philosophe. Fils unique depuis la mort d'un frère, il semble que toute la famille ne vive que pour Ausone. Son grand-père, qui s'occupe d'astrologie, demande aux étoiles le secret de l'avenir de ce cher enfant; sa grand-mère, plus pratique, l'élève bien; sa tante Hilaria, qui avait étudié la médecine comme un homme, et que l'on surnommait plaisamment Hilarius, sa jeune tante Dryadia l'entourent de leurs soins. Quand il est un peu plus grand, son oncle Arborius, le rhéteur, dirige ses études d'abord de grammaire, puis de rhétorique aux écoles de Bordeaux; quand il passe à Toulouse, il l'appelle auprès de lui et Iui fait terminer ses études avec éclat. 

Après quelques tentatives vers le métier d'avocat, Ausone, qui reconnaît que ce n'est pas là sa voie, quitte le tribunal pour l'école, et devient à Bordeaux, d'abord grammairien, puis rhéteur; il professa trente ans avec un immense succès. Il se maria, à une époque que l'on ne peut fixer exactement, avec Attusia Lucana Sabina, fille d'un sénateur bordelais, homme grave, intègre ami de la retraite et des champs. Au bout de peu d'années de mariage, Sabina mourut, âgée de vingt-huit ans. Ausone ne se remaria jamais. De son mariage le poète eut trois enfants : Ausonius, mort tout enfant; Hesperius Aquilius, qui eut une brillante carrière (vicaire de Macédoine, en 875; proconsul d'Afrique en 376 et 377; préfet du prétoire en Italie, 379, en Gaule, 380; mort au commencement du Ve siècle), enfin une fille. Celle-ci épousa Valerius Latinus Euromius, qui fut préfet d'Ilyrie; elle eut de lui cet Ausone, petit-fils chéri du poète, qui parle souvent de lui, et qui lui adressa, entre autres pièces, le Liber protrepticus; veuve, la fille d'Ausone épousa en secondes noces Thalassius, qui fut proconsul d'Afrique en 378.

Les élèves d'Ausone lui formaient une famille presque aussi chère que ses propres enfants. On connaît trois de ses disciples, dont deux lui causèrent de vifs chagrins pour des causes bien diverses : Pomponius Maximus Herculanus, fils de sa soeur, jeune homme admirablement doué, qui mourut de débauches, au moment de devenir grammairien à Bordeaux; et Pontius Meropius Paulinus, qui abandonna son vieux maître inconsolable pour renoncer au monde et devenir, sous le nom de saint Paulin, évêque de Nole en Campanie. Le troisième des élèves d'Ausone fit la fortune politique de son maître : c'était Gratien, fils de l'empereur Valentinien
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Une lettre d'Ausone à Paulin de Nole

Voici, Paulin, la quatrième lettre qui te retrace mes plaintes connues, et de ses doux reproches harcèle ta froideur. Mais en retour nulle page de toi qui me rende ce pieux devoir; pas une lettre dont l'heureux début m'apporte la formule du salut... 

Pourquoi ce refus? et comment mon langage a-t-il eu le malheur de mériter ces superbes dédains et un si long silence? L'ennemi reçoit le salut de l'ennemi, fût-il exprimé en termes barbares; et les mots « Je te salue ! » se font entendre au milieu des armes. Les rochers même répondent à l'homme, et les antres renvoient la parole qui les frappe. Les bois renvoient aussi l'image de la voix; les brisants mugissent sur les plages; les ruisseaux donnent leurs murmures; la haie bourdonne quand l'abeille d'Hybla la dépouille; les roseaux de la rive ont leur douce mélodie et la frissonnante chevelure des pins jase avec les vents. Chaque fois que l'Eurus léger incline le feuillage sonore, le chant du Dindyme répond aux forêts de Gargare. Rien n'est muet dans la nature. Ni l'oiseau des airs, ni le quadrupède ne se taisent. Le serpent siffle, et les troupeaux des mers soufflent, comme une faible voix, leur haleine. La cymbale heurtée rend un son, et la scène en rend un autre sous les pieds des danseurs. Les tambours mugissent dans les flancs creux de leurs peaux tendues. Les sistres maérotiques font grand bruit pour fêter Isis. L'airain de Dodone tinte longtemps, chaque fois que, sous le choc des baguettes qui les frappent en cadence, les bassins dociles répondent par une vibration aux coups qui les ébranlent.

Toi, comme un taciturne habitant de l'Ebalienne Amyclée, ou comme si le dieu égyptien Sigalion avait scellé tes lèvres, Paulin, tu t'obstines à te taire. Je comprends ta honte : ta continuelle négligence aime son propre vice. Comme on rougit d'un si long silence, on désapprend les devoirs mutuels de l'amitié : ta paresse opiniâtre se complaît dans sa faute. Qui donc empêche d'écrire simplement ces mots si courts : Bonjour, Adieu — et de confier au papier ces souhaits de bonheur? Je ne demande pas une page brodée d'un long tissu de vers, ou des tablettes chargées de phrases accumulées. Une seule voyelle servait de réponse aux Lacédémoniens et ils plurent, même par un refus, à un roi irrité. Car la brièveté est encore une politesse. On dit que Pythagore ressuscité l'enseignait ainsi, et quand les parleurs semaient de mots diffus un langage équivoque, à tout sa seule réponse était : Oui, ou : Non.

Voilà qui est parler! Rien de plus bref ni de plus complet que ces deux mots; ils confirment ce qui est prouvé, ils infirment ce qui ne l'est pas. Personne n'a jamais plu en se taisant; plusieurs, au contraire, en parlant peu.

Mais où vais-je m'égarer sottement moi-même en ces discours démesurés? Que ces deux défauts, quoique bien divers, sont voisins pourtant : beaucoup parler, — ne rien dire! Nous avons tort l'un et l'autre. Et cependant je ne puis me taire, parce que l'amitié veut être libre, qu'elle n'accepte aucun joug et qu'elle n'aime point à faire passer la flatterie avant la vérité.

Tu as donc changé de sentiments, Paulin bien-aimé? Voilà ce qu'ont produit ces forêts de la Vasconie, ces neigeuses retraites des Pyrénées, et l'oubli de notre ciel! A toi donc mes justes imprécations, terre d'Ibérie! Que le Carthaginois te dévaste! Que le perfide Hannibal te brûle! Puisse Sertorius exilé te rapporter la guerre! Ainsi, cet orgueil de sa patrie, et le mien, cet appui du sénat, c'est Birbilis c'est Calagurris suspendue à ses rochers, qui le possèderont! — ou cette Ilerda qui, du haut de ses ruines couchées sur des monts rocailleux, contemple, dévorée de sécheresse, le Sicoris qui roule à ses pieds!

Et c'est là, Paulin, que tu transportes la trabée et la curule du Latium; là que tu enseveliras les honneurs reçus de ta patrie? Quel est donc l'impie qui t'a conseillé un si long silence? Que celui-là ne puisse plus jamais faire usage de sa voix! Que nulle joie n'exalte plus son âme! Que jamais les doux accents des poètes, les modulations variées d'une tendre élégie, que jamais le cri de la bête ou la voix des troupeaux, que jamais l'oiseau ne charment son oreille ; que jamais il n'entende Echo retirée au fond des bois aimés du pasteur, et qui nous console en répétant nos propos; que, triste ou pauvre, il habite les déserts; qu'il parcoure muet les croupes des cimes alpestres, comme on dit qu'autrefois, privé de la raison, fuyant les approches et les traces des hommes, Bellérophon promena ses pas errants dans les lieux solitaires! Voilà mes voeux! ô Muses, divinités de la Béotie, exaucez cette prière et rendez un poète aux Muses du Latium!

Ausone enseignait depuis une trentaine d'années, quand l'empereur appela dans son palais le rhéteur bordelais, que sa réputation désignait pour la charge des Sénèque et des Fronton. L'entrée en fonctions d'Ausone, comme précepteur de Gratien, se place nécessairement entre l'année 363 où Valentinien fut déclaré empereur, et l'année 368 où nous voyons Ausone accompagner son élève dans l'expédition d'Alamanie. Les honneurs se succèdent pour le nouveau précepteur : Comte, questeur du palais, après la mort de Valentinien (novembre 375), il est nommé par l'empereur Gratien préfet d'Italie et d'Afrique (376), puis des Gaules (378) et enfin consul (379). Toute la famille d'Ausone se pousse dans les honneurs, en particulier son fils Hesperius et son gendre Thalassius. 

Mais cette prospérité est éphémère : Gratien est tué (383); malgré les avances de l'empereur Théodose, Ausone ne veut pas rester à la cour, après la mort de son élève; il quitte Trèves pour Bordeaux, le nid de sa vieillesse, comme il l'appelle lui-même. C'est dans ses villas (Lucaniacus, Pagus Novarus, etc.), dans la petite maison paternelle, la villula, qu'il passe ses dernières années, occupé de travaux littéraires et se reposant au milieu de ses amis, Axius Paulus, Theon et autres, qui lui envoient et reçoivent de lui de petits vers, ou auprès du fils de sa fille dont il surveille l'éducation. 

On ne sait pas exactement en quelle année mourut Ausone; sa vie se prolongea certainement jusqu'à la fin du siècle; les bénédictins assurent, plutôt qu'ils ne le prouvent, qu'il mourut en 394 (Histoire. littéraire de la France, t. I., 2e partie, p. 287). Son fils Hesperius lui survécut quelques années. L'opinion commune veut qu'Hesperius ait été le père de Paulin de Pella, autrement nommé Paulin le Pénitent.

Ausone était-il chrétien? On pourra trouver dans Bayle (Dictionnaire, article Ausone, remarque D) et dans deux thèses allemandes plus tardives (H. Speck. Quaestiones Ausonianae, I. de Ausonii religione, pp. 1-21; Breslau, 1874, et Mertens, Quaestiones Ausonianae, I, de Ausonii religione, pp. 3-33; Leipzig, 1880), les noms et les opinions des « habiles gens » qui ont conclu, les uns au paganisme d'Ausone, en s'appuyant sur ses oeuvres obscènes, jugées indignes d'un chrétien, les autres à sa croyance au christianisme, en se fondant sur les poésies religieuses qui portent son nom. Il semble, au total, qu'Ausone a pu être chrétien de nom ou par affichage, mais que sa croyance intime, que son inspiration poétique sont toujours restées profondément païennes. 

Les oeuvres d'Ausone

Ausone n'a laissé qu'une oeuvre en prose, l'action de grâces adressée à Gratien qui venait de l'élever au consulat (Gratiarum actio dicta domino Gratiano Augusto). Il prononça à Trèves, en 379, ce discours, imitation du fameux panégyrique de Trajan, par Pline le jeune. On y remarque, en abondance, les figures de rhétorique, les compliments à Gratien et même à son précepteur qui ne s'oublie pas, mais aussi les renseignements Ies plus utiles pour l'histoire du temps. L'action de grâces est le seul ouvrage d'Ausone dont la date soit connue d'une manière absolument exacte. 

Voici la liste des oeuvres en vers dans l'ordre nouveau suivant lequel l'édition Schenkl a jugé meilleur de les présenter pour des motifs que l'éditeur explique dans sa préface (p. LVII—LX) :

• Dédicaces en distiques élégiaques adressées à Théodose, au lecteur, à Syagrius et précédées d'une lettre en prose de Théodose à Ausone. 

• Ephemeris « id est totius diei negotium », dit un sous-titre explicatif. Il n'en reste que quelques pièces de rythmes et de sujets forts divers : le milieu de ce poème sur la manière de passer la journée est perdu. Nous avons le commencement, où Ausone se lève et prie le divin, et la fin où il commande le repas au cuisinier. 

• Le Liber Eclogarum, mélange peu intéressant de pièces astronomiques, astrologiques, anecdotiques, en vers épiques ou élégiaques, sur les noms des jours de la semaine et des constellations, sur les origines des jeux en Grèce, etc. A ces pièces en est jointe une de Quintus Cicéron sur un sujet similaire. Deux prières païennes d'Ausone consul désigné : la première, datée de la veille des calendes de janvier où il va prendre le consulat, est adressée à Janus; la seconde, plus courte, est datée des calendes mêmes. Toutes deux sont en vers épiques. 

• Après l'action de grâces à Gratien, en prose, que Schenkl place ici, viennent des Versus Paschales, hexamètres, où la prière au Christ fait un contraste curieux avec la prière à Janus d'Ausone, consul désigné. La prière du consul Ausone en vers rhopaliques (du grec ropalon = massue, qui grossit progressivement depuis le petit bout jusqu'au bout opposé; c'est un vers dont le premier mot est un monosyllabe, suivi d'une série de mots dont chacun a une syllabe de plus que le précédent). Schenkl pensait, contrairement à l'opinion de Peiper et de Brandes, que cette pièce n'est pas d'Ausone (édit. Schenkl. Proaemium, pp. 37-38). 

• L'Epicedion in patrem, touchant éloge funèbre de son père, pièce de trente-deux distiques élégiaques, précédée d'une préface en prose.

• De Herediolo, agréable idylle sur la villula, héritage paternel; seize distiques élégiaques précédés d'une très courte préface en prose.

• Le Liber protrepticus ad Ansonium nepotem, cent hexamètres de conseils, pleins de renseignements sur la famille, adressés par le poète à son petit-fils et précédés d'une préface en prose a son fils Hesperius, oncle maternel de l'enfant.

• Genethliacon ad Ausonium nepotem, fragment de vingt-sept hexamètres adressés au même enfant pour l'anniversaire de sa naissance.

• Parentalia, trente poèmes d'étendue diverse, la plupart en distiques élégiaques, adressés à la mémoire de parents morts; deux préfaces, l'une en prose, l'autre en distiques élégiaques, servent d'introduction à ces poèmes dont plusieurs sont écrits avec émotion.

• Professores, complément des Parentales, hommage d'Ausone à son autre famille, ses maîtres et ses collègues; vingt-cinq pièces en mètres divers, précédés d'une préface et suivis d'un épilogue également envers.

• Les Epitaphes, une préface en prose où Ausone explique qu'il a traduit ces pièces sur les héros de la guerre de Troie d'un philosophe grec. De ces trente-quatre poèmes en hexamètres ou en distiques élégiaques, les vingt-six premiers sont en effet consacrés à des personnages de l'Iliade.

• La Moselle, précédée d'une lettre de Symmaque, où l'ami du poète lui fait l'éloge de son œuvre. C'est la plus longue (483 hexamètres) et la plus célèbre d'Ausone; elle a été éditée à part très souvent. Le sujet, ou plutôt le prétexte, de la Moselle est un voyage que le poète fit, vers 368, avec son élève Gratien, de Bingen à Trèves, au retour d'une expédition de Valentinien en Alamanie (catalogue interminable des poissons de la Moselle; intéressantes allusions historiques, passages ingénieux sur les beautés de la nature et les monuments remarquables qui s'élèvent au bord de la Moselle).
 

Les premiers paragraphes de La Moselle d'Ausone

J'avais traversé la rapide Nava, dont le cours est assombri par les brouillards; j'avais admiré les nouvelles murailles données à l'antique Vincum, où jadis la Gaule éprouva un désastre semblable à la défaite romaine de Cannes, où gisent dans la campagne des troupes de morts qui n'ont obtenu ni larmes ni honneurs funèbres. De là, je m'engage dans une route solitaire, qui traverse une région boisée, déserte, où l'on ne voit plus trace de cultures faites par l'homme; je dépasse ainsi l'aride Dumnissus, entouré de terres qui ont soif, et Tabernes, arrosée par une source qui ne tarit jamais, et les champs délimités naguère aux colons Sarmates : enfin, dès les frontières des Belges, j'aperçois Noiomagum, illustre camp du divin Constantin. Dans ces campagnes, l'air est plus pur; et, à sa lumière sereine, Phébus, maintenant vainqueur des nuages, découvre l'Olympe éclatant. Ce ne sont plus ces branches enlacées par des liens mutuels, au milieu desquelles on cherche le ciel que dérobe une obscurité verdoyante; rien désormais n'envie aux yeux le clair rayonnement du soleil et l'éclatante pureté du ciel : l'air est libre et le jour transparent. Alors, tout dans ce spectacle qui me charmait, émut mon coeur, et me rappela l'aspect et la beauté de la brillante Burdigala, ma patrie; tout : ces villas dont le faîte s'élève sur les rives qui dominent le fleuve, ces collines vertes de vignes, ces belles eaux de la Moselle qui coule à leurs pieds avec un murmure presque insensible.

Salut, fleuve dont les bienfaits sont célébrés par les campagnes et par les cultivateurs, fleuve à qui la Belgique doit ces murailles que les chefs de l'Empire ont jugées dignes de les recevoir; ô fleuve dont les coteaux plantés de vignes produisent un vin parfumé, fleuve verdoyant dont les rives sont semées de gazon! Comme l'Océan, tu portes les navires; comme une rivière, tu as un lit en pente où descendent tes eaux; par tes profondeurs transparentes tu es le rival des lacs; ton courant qui frémit te fait ressembler aux ruisseaux; et, grâce à l'eau potable que tu fournis si limpide, tu l'emportes sur les sources les plus fraîches : seul, tu possèdes réunis tous les privilèges des sources, des ruisseaux, des fleuves, des lacs, et de la mer qui par son double flux offre aux navires une double voie. Tes eaux paisibles glissent rapidement sans avoir à subir le bruit sourd du vent, sans avoir à lutter contre les écueils cachés. Aucun bas-fond qui, par son bouillonnement, te force à précipiter ton courant devenu impétueux; aucun amas de terre qui, s'élevant au milieu de ton lit, s'oppose à ton cours et t'enlève l'honneur d'un nom mérité, par la formation d'une île qui chasse le fleuve et le divise en deux branches. Le sort t'a permis de donner une double voie aux navires soit que, là où ton courant seconde la navigation, les 
rames rapides frappent tes flots qu'elles agitent; soit que, remontant tes rives, sans cesser un instant de remorquer leur embarcation, les mariniers raidissent sur leurs épaules les câbles fixés aux mâts. Toi-même, étonné de la course rétrograde que tes eaux faisaient dans ton fleuve, combien de fois n'as-tu pas pensé que ton cours naturel en semblait ralenti! Tu ne couvres pas tes rives de ces herbes nées dans la vase, et tu ne répands pas d'un flot paresseux une bourbe immonde sur tes bords : on peut s'avancer à pied sec jusqu'à l'endroit où tes eaux commencent.

Allez, maintenant! Tapissez un sol uni d'incrustations phrygiennes, étendez une plaine de marbre dans vos salles lambrissées! Quant à moi, dédaigneux des splendeurs qu'ont procurées la fortune et les richesses, j'admirerai l'oeuvre de la nature, et non pas ce luxe chéri des dissipateurs, ces excès fous d'une indigence qui se réjouit de sa ruine!... Ici, un sable résistant recouvre les grèves humides; les pieds ne s'y impriment point et n'y laissent pas de traces qui rappellent leur forme. A travers ta surface polie, on voit tes profondeurs transparentes : tu n'as rien de caché, ô fleuve! Tel l'air bienfaisant offre un libre accès aux regards qui le pénètrent, alors que les vents au repos ne gênent point la vue dans l'espace : de même notre vue s'étend jusqu'aux régions intimes du fleuve, nous apercevons, loin de nous, les fonds les plus bas au-dessous des eaux, et les retraites de ce mystérieuses profondeurs nous sont découvertes, lorsque le courant est paisible, lorsque les eaux qui glissent transparentes, dévoilent, éclairées d'une lumière azurée, les formes des objets répandus çà et là; tantôt c'est le sable qui se ride, sillonné par la vague légère; tantôt c'est le gazon qui tremble et s'incline sur le fond verdoyant. Au-dessous des eaux où elles sont nées, les herbes agitées subissent l'action du courant qui les ébranle; le caillou brille, puis se cache, et le gravier fait ressortir la mousse verte. La côte tout entière des Bretons de Calédonie offre un spectacle semblable quand le reflux laisse à nu les algues vertes, et ces rouges coraux, et ces blanches perles, végétations des coquillages, délices de l'humanité, qui, sous des eaux si fécondes en richesses, rivalisent, comme de véritables colliers, avec les objets de notre luxe. C'est ainsi qu'au-dessous des ondes charmantes de la paisible Moselle, l'herbe, par le contraste de sa couleur, découvre les cailloux dont elle est mêlée.

Cependant, les yeux attentifs se fatiguent à suivre les allées et venues des troupes de poissons qui glissent et jouent entre eux. Mais toutes ces espèces qui nagent en traçant des courbes sinueuses, toutes ces armées qui remontent le courant du fleuve : leurs noms, le dénombrement des enfants de cette race immense, il n'est pas permis de les publier. Il ne le tolère pas, le dieu qui a obtenu en partage la charge du second lot du monde et la garde du trident des mers.

O Naïade, toi qui habites les rives fluviales, fais-moi connaître les divers groupes de ce troupeau couvert d'écailles ; dis-moi quelles sont les bandes de poissons qui nagent dans le lit du fleuve azuré.

Revêtu d'écailles, le meunier brille parmi les sables couverts d'herbages; sa chair est très tendre; les arêtes s'y entassent à rangs serrés; il ne peut attendre plus de deux fois trois heures pour être servi sur les tables. Ensuite, voici la truite dont le dos est constellé de taches de pourpre, et la loche qui ne peut faire de mal au moyen de l'aiguillon d'aucune épine; et l'ombre légère, qui échappe aux regards, tant elle nage avec rapidité; etc.

• Ordo urbium nobilium, description en cent soixante-huit hexamètres des plus illustres villes de l'Empire romain, qui commence par une simple mention de Rome pour se terminer par un éloge éloquent et ému de Bordeaux.

• Ludus septem sapientum, « Jeu » qui fut peut-être déclamé par des histrions à la manière des « jeux » du Moyen âge. Ausone indique son sujet dans une préface en distiques élégiaques, adressée au proconsul Drepanius. Puis vient le jeu proprement dit (deux cents douze vers senaires); un ludius (= acteur) annonce les sages, qui viennent chacun débiter des sentences conformes à leur caractère traditionnel. Chilon, en véritable Laconien, est concis (seize vers); Solon, au contraire, très loquace (cinquante-huit vers).

• Caesares, hexamètres sur l'ordre de succession, l'époque, la mort des douze Césars dont Suétone a raconté l'histoire; puis des quatrains (deux distiques en vers élégiaques), sur vingt-quatre empereurs de Jules César à Héliogabale.

Epigrammes qui se trouvaient au commencement et à la fin des Fastes, dédiés à son fils Hesperius, ouvrage aujourd'hui perdu qui allait jusqu'à l'an 382. 

• Une dédicace, imitée de Catulle, adressée à l'orateur poète Drepanius Pacatus, celui à qui est dédié le Jeu des Sept sages, panégyriste de l'empereur Théodose et jeune ami d'Ausone, qui l'appelle son fils.

• Cupidon mis en croix, pièce de cent trois hexamètres, imitée de Virgile, agréable quoique un peu affectée, précédée d'une préface en prose adressée à Grégorius, que le poète appelle son fils et dans laquelle il dit avoir emprunté le sujet de son poème à une peinture murale de Trèves.

• Bissula, pièce consacrée à une petite Allemande, Bissula, prise à la guerre de 368 et donnée par Valentinien au poète. Ces petits poèmes sont précédés d'une sorte d'excuse au lecteur, et de deux préfaces, l'une en vers, l'autre en prose à Paulus, sans doute Axius Paulus, professeur et poète, ami et correspondant d'Ausone.

• Griphus ternarii numeri, laborieuses énigmes sur le nombre trois (quatre- vingt-dix hexamètres, précédés d'une langue préface en prose à Symmaque).

• Technopaegnion, plus de cent cinquante hexamètres qualifiés par Ausone de « jeu artistique » : ce sont plusieurs séries de tours de force; par exemple. chaque vers se termine par un monosyllabe qui commence le vers suivant. La dernière pièce, le Grammaticomastix, torture des grammairiens est le comble du genre. En tête, deux préfaces en prose à Drepanius Pacatus et an futur saint Paulin.

• Le Centon nuptial, assez spirituel mais trop long, que précèdent et suivent deux justifications en prose adressées à Paulus. Ce sont 137 hexamètres formés de morceaux de vers  virgiliens pris çà et là et dont le rapprochement amène des descriptions naturalistes auxquelles Virgile ne songeait guère. Quelques pièces en hexamètres sur des sujets peu intéressants et peu poétiques, imités ou traduits du grec. L'authenticité de la plupart de ces morceaux a été souvent contestée (Centon). 

• Les lettres (Epistolae) au nombre de vingt-cinq, la plupart en hexamètres, presque toutes en vers. Quelques-unes à Paulus sont en latin macaronique, mélangé de mots grecs. Ces lettres, qui sont quelquefois des poésies de circonstance, offrent un grand intérêt par les renseignements qu'elles donnent sur Ausone et son temps. 

• Le livre des Epigrammes au nombre de cent quatorze, la plupart en distiques élégiaques. Quelques-uns en grec, d'autres en grec mêlé de latin; traductions de l'anthologie grecque, anecdotes et personnalités, bons mots sur des oeuvres d'art où la même idée est retournée à satiété dans plusieurs morceaux similaires, ces épigrammes, malgré la diversité des sujets, ne laissent pas d'être monotones.

Voilà les oeuvres que Schenkl a admises comme authentiques : il a rejeté à l'appendice comme apocryphes les Periochae de l'Iliade et de l'Odyssée, qu'il était enclin d'attribuer à Fulgentius; ce sont des sommaires, vers et prose, de chaque chant de l'Iliade et de l'Odyssée; les Roses, vingt-cinq distiques élégiaques, qui  font parfois penser à la pièce fameuse de Ronsard; les sentences des Sept sages et un certain nombre d'épigrammes (trente-six) découvertes par Merula et reproduites après lui par les éditions successives d'Ausone. 

L'énumération des œuvres d'Ausone suffit à montrer ce que doit être son inspiration poétique; il est très érudit, très habile, il sait se tirer de tous les obstacles de versification où il se complaît. Le mérite de la difficulté vaincue est son plus grand titre de gloire. Quant à un vrai sujet poétique à développer, son temps ne lui en offrait pas.

Le poète bordelais est surtout utile pour l'histoire à qui il donne un tableau complet de la société contemporaine. Les jugements de la critique sur Ausone ont beaucoup varié. Objet fréquent de l'imitation des poètes latins de décadence, des Gallo-Romains et des chrétiens surtout, il est à la Renaissance et au XVIe siècle très apprécié par les philologues dont le goût, encore peu épuré, admire complaisamment ses tours de force poétiques et sa grâce affectée. Le XIXe siècle estimera Ausone moins à cause de son talent poétique que les éclairages historique qu'offre son oeuvre : En Allemagne on a ainsi placé, pour leur intérêt historique, les poèmes d'Ausone au nombre des Monumenta Germaniae historica. (H. De la Ville de Mirmont).

Saint Ausone est le premier évêque d'Angoulême ; on ignore l'époque exacte de son existence; suivant les uns, il fut martyrisé par les Alamans vers 261, selon d'autres au siècle suivant par les Vandales.
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Dictionnaire biographique
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