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La civilisation grecque
L'Aréopage d'Athènes
Le mot aréopage, o Areios pagos, était employé par les auteurs anciens pour désigner une colline située en face de l'Acropole, et sur laquelle siégeait le tribunal le plus important et le plus ancien d'Athènes; les modernes abrégeant les expressions :
c.-à-d. le Sénat ou le tribunal siégeant à l'Aréopage, se sont servis de ce dernier mot pour indiquer l'assemblée elle-même. 

On a donné diverses étymologies du mot aréopage; la légende populaire en faisait la colline du dieu Arès; suivant Eschyle, elle aurait été ainsi appelée du jour où les Amazones s'étant emparées d'Athènes, sous le règne de Thésée, y étaient venues faire un sacrifice à leur père Arès; selon Pausanias, de ce fait qu'Arès, meurtrier d'Halirrhotius, avait comparu là devant un tribunal où siégeaient les douze grands dieux. D'autres écrivains anciens ou modernes font dériver le mot aréopage du mot areios, parce que c'était là qu'on jugeait les homicides, on de araios, maudit; c'eût été la colline maudite dévouée aux dieux infernaux. 

Nous trouvons la même divergence d'opinions en ce qui concerne l'époque où le tribunal de l'Aréopage commença d'exister; les uns, parmi les Anciens, admettaient qu'il remontait au-delà de l'histoire et datait des siècles antérieurs à Thésée, d'autres qu'il avait été établi par Athéna elle-même, sous le règne de Démophoôn, onzième roi d'Athènes; enfin quelques-uns le considéraient comme une institution beaucoup plus récente, une des institutions dont on faisait honneur à Solon. Aujourd'hui on admet en général que le Sénat de l'Aréopage était une institution très ancienne, datant des âges les plus reculés et assez semblable à l'assemblée des vieillards des temps homériques (VIIIe s.); du moins plusieurs textes d'Aristote, de Démosthène et des faits très précis ne laissent aucun doute sur l'existence de l'Aréopage bien avant Solon.

Cette haute antiquité, un certain caractère religieux qui s'était conservé par tradition, contribuaient à rendre l'Aréopage très vénérable aux yeux des Athéniens. Il faut ajouter que le mode de recrutement de ce tribunal en fermait l'accès à tout individu qui n'était point d'une probité et d'une moralité notoires, à tous ceux qui n'avaient pas exercé les importantes fonctions d'archonte. Le mode de recrutement de l'Aréopage qui ne paraît pas avoir varié pendant toute l'existence de la cité était, en effet, celui-ci : pour être admis dans ce tribunal il fallait avoir été archonte et avoir rendu ses comptes d'une manière honorable; il n'est même pas douteux qu'avant d'être admis, le magistrat sortant de charge devait subir une enquête, une doximasia particulière, portant sur sa conduite privée, ses moeurs, la gravité de son caractère, etc.

Enfin, le nombre des aréopagites était toujours forcément assez restreint; le seul texte qui nous fournisse un chiffre à ce sujet indique 31 membres. Toutes ces raisons expliquent la haute influence de l'Aréopage et le respect qui l'environnait. On conçoit bien qu'au temps où les archontes étaient-élus pour leur naissance, leurs talents ou leurs vertus, l'Aéropage où ils entraient devait être une assemblée très distinguée par les lumières et les mérites de tout genre; mais nous voyons qu'il continua à être entouré d'une sorte de vénération, même quand le tirage au sort eut remplacé l'élection et que le hasard put donner l'archontat au plus ignorant et au plus pauvre des citoyens.

On trouve d'autres raisons du respect porté par les Athéniens à l'Aréopage. Ceux qui y entraient, ayant été archontes, ne pouvaient plus l'être, et ils se trouvaient par suite détachés de toute ambition et de toute brigue; puis, tandis que l'élection et le sort renouvelaient chaque année tous les pouvoirs publics et tous les tribunaux, l'Aréopage se renouvelait avec une extrême lenteur; il y avait dans son sein des hommes qui y avaient pu siéger trente ou quarante années, qui étaient supposés avoir franchi l'âge des passions, qui devaient être pleins d'expérience, qui avaient un extérieur et des manières graves. De là dans la maison un air de vénérabilité et de sagesse, qui se communiquait bien vite aux jeunes et aux nouveaux venus, une stabilité qui contrastait avec le mouvement qui entraînait toutes choses dans la démocratie athénienne. Ce respect de tous les citoyens pour le seul corps politique qui eût des traditions nous est attesté par maint fait historique et par de nombreux passages des écrivains anciens. Citons-en un du grave poète Eschyle

« Grâce à l'Aréopage, le respect et crainte, parente du respect, préserveront les citoyens de l'injustice durant le jour et durant la nuit qui porte conseil, aussi longtemps qu'ils ne toucheront pas à leurs lois. Honorez toujours l'Aréopage, comme il est juste de le faire, et vous aurez pour la défense du pays et le salut de la ville un rempart tel qu'aucun peuple n'en possède ni chez les Scythes, ni dans les contrées de Pélops. J'institue chez vous (c'est Athéna qui parle) un Sénat incorruptible, vénérable, sévère, garnison vigilante de la cité endormie (Euménides, vers 660 et suiv.). »
Isocrate, à une époque où l'Aréopage s'était déjà laissé profondément entamer, dit encore : 
« Le spectacle auquel nous assistons aujourd'hui peut nous aider à nous représenter ce qui existait autrefois. Quoique maintenant on néglige singulièrement les formalités de l'élection et de l'examen préalable, nous voyons encore les citoyens même dont la conduite est intolérable partout ailleurs, lorsqu'ils montent sur la colline de l'Aréopage pour y siéger comme juges, avoir honte d'obéir aux mauvais instincts de leur nature et être plus fidèles à la jurisprudence de la compagnie qu'à leurs propres vices, tant est grande la crainte que l'Aréopage a su inspirer aux méchants, si vivant est le souvenir que ses fondateurs ont laissé dans le lieu consacré de leur vertu et de leur sagesse. » (Areopagiticon).
Nous avons insisté à dessein sur la vénération que les Athéniens eurent et gardèrent toujours vis-à-vis de l'Aréopage. Ce respect quasi religieux est, en effet, ce qui nous frappe le plus dans l'histoire de cette assemblée, tandis que nous en connaissons assez mal les attributions précises. Elles ont beaucoup varié et pour aucune époque nous ne pouvons les déterminer bien sûrement. On voit seulement que le rôle de l'Aréopage était double, qu'il était à la fois une assemblée de juges pour les causes criminelles et un conseil politique à tendances conservatrices. Il eut surtout ce dernier caractère dans les temps reculés, alors qu'il était encore comme une image de l'ancienne assemblée des vieillards, une sorte de sénat, comme l'indique d'ailleurs le mot boulè. Peut-être était-ce devant lui que les archontes étaient responsables? 

Solon, au dire de Plutarque, fit de l'Aréopage le surveillant des citoyens, et le gardien des lois; ces mots s'appliquent assez bien à ce que nous voyons indiqué par certains faits particuliers recueillis çà et là, à savoir que l'Aréopage pouvait user d'un droit de veto (assez semblable à celui qui fut plus tard donné aux nomophylaques) vis-à-vis des assemblées populaires avait la surveillance de la moralité publique et privée, ainsi que de l'éducation de la jeunesse. Dans l'histoire nous voyons l'Aréopage jouer un grand et beau rôle au temps des guerres médiques; il approuve et fait triompher le plan de Thémistocle assurant la victoire de Salamine; un citoyen ayant alors parlé de se rendre, les Aréopagites le mettent à mort de leurs propres mains; puis, le trésor public étant vide, chacun d'eux donne à l'État une partie de ses biens. C'est le plus beau moment de l'histoire de l'Aréopage : Athènes étant encore une aristocratie, cette assemblée aristocratique par excellence jouit d'une autorité très grande; mais tandis qu'elle garde ses traditions avec un soin jaloux et s'attarde dans l'admiration du passé, Athènes devient rapidement  une pure démocratie

Un jour vient où des conflits perpétuels éclatent entre les chefs du parti populaire et l'Aréopage; celui-ci s'obstine, s'oppose de toutes ses forces aux innovations et aux réformes. Périclès se sent assez fort pour porter atteinte aux privilèges de ce corps politique conservateur. Ephialte, son ami, fait passer une loi qui dépouille l'Aréopage de son droit de veto pour le donner à des nomophylaques, et restreint méfie sa compétence judiciaire (461 av. J.-C.). Pendant tout la temps qui précède le renversement des Trente, l'Aréopage disparaît de la scéne politique; mais au jour des grands désastres de la guerre du Péloponnèse, il se préoccupe des moyens de sauver l'Etat, puis, après la restauration de la République athénienne par Thrasybule, on peut croire que l'Aréopage recouvra un partie de ses anciens droits et de son action politique.

Un décret présenté par Tissamène et dont le texte nous a été conservé porte, en effet, que l'Aréopage veillera à ce que les lois soient observées; mais plusieurs auteurs en ont contesté l'authenticité, en remarquant que les chefs démocratiques d'Athènes n'ont pas pu vouloir rétablir l'autorité d'un corps qu'on savait être le plus ferme soutien du parti aristocratique. L'objection ne nous paraît que spécieuse; l'Aréopage d'alors pouvait être moins hostile au progrès que celui d'autrefois; les services qu'il avait rendus à l'Etat pouvaient avoir dissipé les préventions élevées contre lui; enfin le silence des auteurs sur l'immixtion de l'Aréopage dans les choses politiques n'est pas aussi absolu qu'on l'a dit.

Nous voyons qu'Antiphon ayant été acquitté par le peuple, l'Aréopage le ramena devant le tribunal et le fit condamner à mort. Eschine, ayant été désigné par le peuple pour une ambassade à Délos, le Sénat se plaignit et avec l'autorisation de l'assemblée désigna à sa place Hypéride. Enfin, après Chéronée, malgré le parti démocratique qui portait au pouvoir Charidème, l'Aréopage fit charger Phocion de la défense de la ville. Il nous semble voir dans de tels faits un indice du rétablissement de ce rôle de gardien des lois et de surveillant des magistrats, qu'avait eu l'Aréopage anciennement.

Mais les attributions les plus importantes de ce corps étaient d'ordre judiciaire. Il jugeait les homicides commis avec préméditation, l'empoisonnement, le parricide, les coups portés dans l'intention de donner la mort, l'incendie enfin qui était assimilé au meurtre. C'étaient ce que les Athéniens appelaient phonikai dikai, et une procédure très ancienne, d'un caractère religieux, leur était appliquée. Une partie de ces causes fut distraite par Dracon de la compétence de l'Aréopage et attribuée au tribunal des Ephètes, mais cette juridiction ne se maintint que peu de temps et ne paraît pas avoir tenu une grande place dans la constitution athénienne. Solon rendit à l'Aréopage sa compétence, sauf les homicides involontaires qui furent maintenus aux Ephètes, On voit quelquefois l'Aréopage appelé à juger d'autres crimes que ceux indiqués plus haut, par exemple les accusations d'impiété et de haute trahison; mais il se pourrait que dans ce cas il agit exceptionnellement en vertu d'un renvoi spécial de l'Assemblée du peuple ou qu'il crût devoir, étendre étendre sa compétence à raison de circonstances extraordinaires. 

La procédure suivie à l'Aréopage était fixée par de vieilles lois et coutumes dont le texte était gravé sur une stèle dans l'enceinte où se tenait le Sénat; elle avait naturellement quelque chose de solennel, non pas, comme le dit Lucien, que les séances se tinssent la nuit afin qu'on ne pût voir les larmes des accusés, mais en raison de l'antiquité du tribunal, du caractère religieux des affaires qui y étaient déférées, de la gravité des accusations et de la sévérité des sentences. Les assises avaient lieu le jour, en plein air, sur la plate-forme de l'Aréopage, où l'on croit voir encore deux blocs de pierre, restes des tribunes ou se plaçaient les parties; quand une plainte avait été introduite par les parents de la victime, près de l'archonte-roi, celui-ci instruisait, par trois instructions successives, de mois en mois; le Sénat jugeait dans l'un des derniers jours du quatrième mois.

Les parties ne pouvaient se faire assister par un avocat; les digressions oratoires, les exordes insinuants, les mouvements pathétiques, tout ce qui peut exciter l'émotion des juges ou entraîner leur jugement, était interdit. Quand chacune des parties avait parlé, deux fois au plus, le jugement était rendu. Ordinairement, la condamnation entraînait la peine de mort, et l'exécution avait lieu dans un délai très bref; quelquefois on condamnait simplement à l'exil, L'accusé pouvait échapper au jugement, si, avant le prononcé, il s'exilait volontairement, auquel cas ses biens étaient confisqués; on n'exceptait de cette faculté de prévenir la peine que les parricides. Il est vraisemblable qu'il ne pouvait y avoir appel des jugements de l'Aréopage; ce corps jouissait d'ailleurs d'une grande réputation d'équité, et Socrate (condamné à mort par ce même tribunal) disait :

« L'Aréopage, composé d'hommes choisis et éprouvés, n'est-il pas le tribunal le plus digne, le plus honorable et le plus équitable dans tous ses jugements, le plus estimable dans toute sa conduite? » 
Quand Athènes devint ville alliée de Rome, en vertu de ce traité, elle garda son Sénat de l'Aréopage qui se maintint jusqu'au IVe siècle. Il semble qu'il était alors recruté par l'élection, mais on lui donne encore la première place sur les inscriptions toutes les fois que son nom y figure avec celui du Sénat ou de l'Assemblée du peuple, et on le considérait comme un des tribunaux les plus importants et les plus équitables de l'Empire romain. (E. Cat).
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