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Les îles fantastiques
Les îles de saint-Brandan
Les voyages fantastiques de saint Brandan (saint Brendan ou saint Brendaines), rejetés avec raison par les Bollandistes de leurs Actes des saints, ainsi que par Waraeus, Usserius et Colgan, figurent dans d'autres graves recueils moins sévèrement épurés; ils font surtout l'objet de nombreuses légendes, tant en prose qu'en vers, latines, françaises, anglo-normandes, anglaises, erses, galloises, flamandes, saxonnes, qui nous racontent minutieusement, non sans quelques variantes, ces merveilleuses navigations, dont , à notre tour, nous allons résumer ici les grands traits.

La forme la plus ancienne de cette légende parait être un texte latin dont les manuscrits les plus anciens remontent au IXe siècle, la Navigatio sancti Brendani. Au commencement du XIIe siècle, un clerc anglo-normand du nom de Benedeit (Benoît) mit cette légende en vers français et dédia son poème à Adélaïde, femme d'Henri ler, roi d'Angleterre.

Depuis lors, soit par le latin, sait par le français, la légende de saint Brendan a pénétré dans presque toutes les littératures de l'Europe occidentale. Sans parler des versions en prose, on connaît sur le même sujet un poème latin en tétramètres trochaïques, un poème français postérieur à celui de Benedeit, un poème anglais, un poème moyen-allemand, un poème bas-allemand, un poème néerlandais; etc. 

Le géographe arabe Edrisi, qui écrivait en 1154, parle de l'île des Moutons et de l'île des Oiseaux, mentionnées dans la Navigatio sancti Brendani, comme si elles existaient réellement, et jusqu'au XVIIIe siècle on a cherché à retrouver parmi les Canaries l'île mystérieuse où saint Brendan avait vu le Paradis. Le fond de cette légende est évidemment celtique et on en retrouve encore aujourd'hui différents traits dans des chansons populaires des marins bretons. 
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Les sources de la légende de Saint Brandan

Achille Jubinal a publié la Légende latine de saint Brandaines avec une traduction inédite en prose et en poésie romanes d'après les manuscrits de la Bibliothèque nationale, remontant aux XIe, XIIe et XIIIe siècles.

La Bibliothèque nationale possède au moins onze textes latins de la Légende de saint Brendaines de Cluain-Fert : deux appartiennent au XIe siècle, deux autres au XIIe, cinq au XIIIe, les autres au XIVe siècle. La bibliothèque de Strasbourg en peut encore fournir deux textes; un troisième s'est rencontré à la bibliothèque de Saint-Gallen en Angleterre. 

La version française en prose du texte latin, faite au Moyen âge, qui se trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale n° 7595, vol. CCLIIII, est considéré comme unique par Jubinal. Au contraire, la traduction versifiée se rencontre dans un très grand nombre de manuscrits, étant comprise dans l'Image du monde de Gauthier de Metz, poème du XIIIe siècle, qui a été très souvent copié au Moyen âge. 

La bibliothèque de l'Arsenal possède un autre poème en vers sur le même sujet, qui ne fait pas partie de l'Image du monde et diffère beaucoup du texte publié par Jubinal. Outre ces poèmes latins et romans, leur éditeur signale une légende de saint Brandaines en vers bas-allemands de la fin du XIVe siècle, éditée par P.-J. bruns, et qui serait peut-être la même qu'une autre dont parle Serrure dans sa traduction du Jeu d'Esmorée, fils du roi de Sicile, drame du XIIIe siècle, publié à Gand en 1835. 

Une autre relation de la vie du même saint, écrite en prose allemande du Moyen âge, a été imprimée plusieurs fois à Augsbourg en 1497, chez Jean Trouhauer; à Ulm en 1499, chez Jean Zainer; à Strasbourg en 1510, in-4°, avec figures, chez Matth. Kupsuff, et dans le Neue Bibliothek de Hummel; la bibliothèque de Nuremberg la possède manuscrite, datant de 1488, sous le nom d'un certain Jean Hartlieb. 

Une autre version en prose et en bas-saxon a paru dans le Passional bas-saxon. En Angleterre, le poème anglo-normand, signalé par l'abbé Delarue. Parmi plusieurs éditions en Angleterre, il faut noter celle de 1516 à Londres, in-folio, chez Winkin de Werde, qui contient la narration de Joannes Capgravius et que l'on retrouve dans ses Nova legenda Angliae. Enfin, il existe des versions en vieil irlandais, en gallois et en espagnol.

Les opinions sur les origines de cette légende sont très obscures. Jubinal a remarqué qué, dans le Roman de Renart, édition de Méon, t. II, p. 96, on trouve quatre vers qui sembleraient prouver qu'il existait un lai de saint Brendaines et que le récit est d'origine bretonne.

le fot savoir bon Iai breton,
Et de Merlin et de Foucon,
Del roi Artu et de Tristan,
Del chievre oil, de Saint-Brendan...
C'est à cette opinion que s'est range Goerres dans son introduction historique au poème allemand de Lohengrin. L'abbé Lebeuf a relevé un témoignage de Raoul Glaber (1. II, ch. 2) qui constate que, sous le roi Robert, on ajoutait communément foi aux fables de la vie de saint Brendaines.

Son voyage est mentionné sous la date du XIIe siècle, par Benoiston de Chateauneuf dans son essai sur la poésie et les poètes français aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles.  Douhaire l'a cité de même dans l'Université Catholique en 1839. Enfin Jubinal, en rapprochant de Cacabus Sindbad le marin, remarque que le conte de l'île invisible préoccupa la plupart des navigateurs du Moyen âge.

Les Bollandistes ont remarqué qu'il y avait eu deux saints du nom de Brandan (ou Brendaines), tous deux disciples de saint Finnian, et qui vécurent en Irlande  dans la seconde moitié du VIe siècle. Le saint Brandan dont il est question ici était abbé de Cluainfert (Cluain-Feart), de l'ordre de Saint-Benoît, et naquit probablement vers l'an 484; on a fixé sa mort vers l'an 577 ou 578, le 16 mai, quantième auquel l'Église l'a inscrit dans le martyrologe.

« Ayant un jour donné l'hospitalité au moine Barinte, qui revenait de courir l'Océan , il apprit de lui l'existence , au delà du Mont de pierre, d'une île appelée Délicieuse, où son disciple Mernoc s'était retiré avec plusieurs religieux de son ordre; Barinte était allé le visiter, et Mernoc l'avait conduit à une île plus éloignée vers l'Occident, où l'on n'arrivait qu'à travers une enceinte de brouillards épais, au delà desquels brillait une éternelle clarté : cette île était la Terre Promise des Saints.

Brandan, saisi d'un pieux désir de voir cette île des Bienheureux, s'embarqua dans un navire d'osier recouvert de peaux tannées et soigneusement graissées, avec dix-sept religieux, parmi lesquels était saint Malo, alors adolescent. Ils naviguèrent vers le tropique, et, après quarante jours de mer, ils atteignirent une île escarpée, sillonnée de ruisseaux, où ils reçurent la plus gracieuse hospitalité et renouvelèrent leurs provisions. Ils remirent à la voile dès le lendemain, et restèrent à errer au caprice des vents jusqu'à ce qu'ils furent portés vers une autre île, coupée de rivières poissonneuses, couverte d'innombrables troupeaux de brebis grosses comme des génisses; ils y renouvelèrent encore leurs provisions, et comme on était au samedi saint, ils choisirent un agneau sans tache pour célébrer, le lendemain, la pâque sur une île qu'ils voyaient à une courte distance. Celle-ci était nue, sans plages sablonneuses ni coteaux boises : ils y descendirent pour faire cuire leur agneau; mais quand ils eurent disposé leur marmite et que le feu qu'ils allumaient au-dessous commença à flamber, l'îlot parut se mouvoir, et ils coururent effrayés vers leur barque, où saint Brandan était resté : il leur apprit alors que ce qu'ils avaient cru un îlot solide n'était autre chose qu'une baleine; et ils se hâtèrent de regagner l'île précédente, laissant s'éloigner de son côté le monstre, sur le dos duquel ils voyaient, a deux milles de distance, flamber encore le feu qu'ils avaient allumé.

Du sommet de l'île où ils étaient retournés, ils en aperçurent une autre, mais cette fois herbeuse, boisée et fleurie, ou ils se rendirent, et trouvèrent une multitude d'oiseaux, qui chantèrent avec eux les louanges du Seigneur; cette île était le Paradis des Oiseaux. Les pieux voyageurs y restèrent jusqu'à la Pentecôte; et s'étant alors rembarqués, ils errèrent pendant plusieurs mois sur l'Océan. Enfin ils abordèrent à une autre île, habitée par des cénobites qui avaient pour patrons saint Patrice et saint Ailbée; ils célébrèrent avec eux la Noël, et ne reprirent la mer qu'après l'octave de l'Épiphanie.

Un an s'était écoulé pendant ces pérégrinations, et ils recommencèrent sans interruption les mêmes courses pendant six autres années, se retrouvant toujours pour la Noël à l'île de Saint-Patrice et Saint-Ailbée, pour la semaine sainte à l'île des Moutons, pour la pâque sur le dos de la haleine, et pour la Pentecôte à l'île des Oiseaux. Mais la septième année, des épreuves toutes spéciales leur étaient réservées : ils furent sur le point d'être attaqués par une baleine, puis par un griffon, puis par des cyclopes. Ils virent diverses autres îles : d'abord une, grande et boisée, sur laquelle s'échoua la baleine qui les avait menacés, et qu'ils dépecèrent; puis une autre île très plane, produisant de gros fruits rouges, et habitée par une population qui s'intitulait les Hommes Forts; ensuite une autre encore, embaumée par l'odeur des fruits en grappes sous le poids desquels pliaient les arbres qui les portaient, et rafraîchie par des sources limpides bordées d'herbages et de racines édules; après quoi ils allèrent célébrer la Noël au lieu accoutumé.

Ayant ensuite navigué au nord, ils virent l'île rocheuse et couverte de scories, sans herbe ni arbre, où les cyclopes avaient leurs forges; ils s'en éloignèrent au plus tôt, et eurent le spectacle d'un immense incendie. Le lendemain, ils virent au nord une grande et haute montagne au sommet nébuleux, vomissant des flammes : c'était l'enfer. Revenus vers le sud, ils abordèrent une île petite, ronde, toute nue, au sommet de laquelle habitait un ermite qui leur donna sa bénédiction; puis ils voguèrent encore vers le sud pendant tout le carême, et se retrouvèrent successivement, pour la semaine sainte, pour la pâque, et pour la Pentecôte, aux lieux qui leur étaient fatalement assignés.

Enfin le terme de leurs épreuves étant arrivé, ils s'embarquèrent de nouveau, avec des provisions pour quarante jours; après ce temps, ils entrèrent dans la zone d'obscurité qui entoure l'île des Saints; et quand ils l'eurent traversée, ils se trouvèrent inondés de lumière, au rivage de l'île tant cherchée. C'était une terre étendue, semée de pierres précieuses, couverte de fruits comme à la saison d'automne, éclairée d'un jour sans fin; ils la parcoururent sur un espace de quarante journées sans lui trouver de limite, et atteignirent un grand fleuve qui coulait au milieu; un ange leur apparut alors, pour leur dire qu'ils ne pouvaient aller au delà, et qu'ils devaient retourner dans leur patrie, emportant des fruits et des pierres précieuses de cette terre, réservée aux saints pour le temps où Dieu aura subjugué à la vraie foi toutes les nations de l'univers.

Saint Brandan et ses compagnons rentrèrent alors dans leur navire, traversèrent de nouveau l'enceinte de ténèbres qui dérobe cette bienheureuse terre à la curiosité des mortels, et vinrent aborder à l'île des Délices, où ils se reposèrent trois jours; puis, ayant reçu la bénédiction de l'abbé de ce monastère , ils revinrent directement en Irlande raconter à leurs frères les merveilles qu'ils avaient vues. » 

Tels sont les récits du XIe siècle. Ce n'était pas encore assez de merveilles, et Sigebert de Gemblours, qui rédigea dans le siècle suivant la légende de saint Malo, trouva quelques particularités inédites à joindre à la relation de ce fameux voyage, dans lequel son héros avait jusqu'alors joué un rôle trop obscur : l'île tant vantée qu'il allait rechercher en compagnie de son ancien maître, s'appelait Ima; et quand ils l'eurent atteinte, saint Malo, qu'animait un zèle ardent pour la conversion des infidèles, se hâta de ressusciter un géant qui y était enterré , afin de l'instruire dans la vraie foi et de le baptiser sous le nom de Mildus, après quoi il le laissa mourir de nouveau.

En recherchant quel est le canevas géographique sur lequel sont brodées ces légendes merveilleuses, on ne peut manquer d'être frappé de l'ordre où se succèdent constamment , en cette pérégrination septennale, l'île aux grosses brebis, celle des oiseaux, enfin celle-de Saint-Patrice et Saint-Ailbee, lesquelles offrent comme un vague reflet des îles d'El-Ghanam ou du menu bétail, d'El-Thoyour ou des oiseaux, et de Scherhain et Schabram ou des Deux frères sorciers des voyageurs et des géographes arabes; et la baleine qui vient jouer le rôle d'une île au milieu de ce récit, mais qui s'éveille et se meut quand on allume du feu sur son dos, ne semble-t-elle pas empruntée de l'épisode tout semblable qu'on trouve dans la relation du septuple voyage de Sindbâd le marin? L'idée même du griffon aux serres menaçantes n'est-elle pas prise du grand oiseau rokh qui enlève Sindbâd?

D'un autre côté, cette montagne haute et nébuleuse qui vomit des flammes échappées de l'enfer, n'offre-t-elle pas un rapport marqué avec l'île d'Enfer, ainsi dénommée sur les cartes du Moyen âge, et que nous appelons aujourd'hui Ténerife? L'île des Délices et la Terre-Promise des Saints ne devraient-elles point aussi être considérées comme une transformation des îles du Bonheur et des îles Éternelles des Arabes?

Saint-Brandan et les cosmographes.
Sans nous perdre en conjectures de ce genre, voyons ce que les traditions ultérieures ont fait des indications géographiques de saint Brandan. Dès le XIIe siècle, Honorius Augustodunensis racontait, dans son Image du monde,

« qu'il y avait dans l'Océan une certaine île agréable et fertile par-dessus toutes les autres, inconnue aux hommes, découverte par quelque hasard, puis cherchée sans qu'on pût la retrouver, et enfin appelée Perdue : c'était, disait-on, celle où Brandan était venu. »
Sur le fameux globe de Martin Behaim en 1492, c'est à une grande île beaucoup plus occidentale et placée au voisinage de l'équateur, qu'appartient l'inscription suivante : 
« L'an 565 après la naissance de Jésus-Christ, saint Brandan arriva avec son navire dans cette île, où il vit beaucoup de choses merveilleuses; et après sept ans écoulés, il s'en retourna dans son pays. »
Sur la magnifique mappemonde peinte sur parchemin par ordre de Henri II, l'île de Saint Brandan est marquée entre l'Islande et Terre-Neuve. Elle conserva cette place dans la carte de Sébastien Cabot (1544), dans l'atlas de Mercator (1569), dans la Cosmographie Universelle de Thevet (1576). 

Ortelius la rapprochait de l'Islande. Le Dijonnais Morisot, auteur d'une Historia orbis maritimi, se gardait bien de l'oublier. Nous la retrouvons encore au XVIIIe siècle. En 1755 Gautier la plaçait au cinquième degré ouest de l'île de Fer, sous le 29° de latitude Nord. Au XIXe siècle enfin, elle existe encore : seulement elle a voyagé et ne cesse de voyager; car on désigne sous ce nom une île dont la position varie singulièrement, puisque on la place même dans l'Océan Indien, tantôt au nord, tantôt au sud ou à l'est des Mascareignes.

A la recherche de Saint-Brandan.
Mais ses anciennes voisines d'occident ne purent croire à un si complet abandon; elles supposèrent que l'île capricieuse se dérobait malicieusement à leur vue, mais qu'elle se laissait quelquefois entrevoir comme la folâtre jouvencelle du Cygne de Mantoue, et jetait sur leurs bords des citrons, des fruits étrangers, même des arbres entiers!

« Malo me Galatea petit lasciva puella,
 Et fugit ad salices, et se cupit antè videri. »
Et cédant à de telles agaceries, on la cherchait sans la pouvoir découvrir, mais on ne doutait pas de son existence. En 1484 un insulaire de Madère, Domingues do Arco, se faisait concéder par la couronne du Portugal, une île qu'il voyait chaque année, et qu'il s'engageait à aller chercher. Trois ans plus tard, en 1487, un véritable traité était signé entre le Portugal et le Terceiran Fernando de Ulmo qui voulait la conquérir à ses frais. 

Quand, à Évora , Emmanuel de Portugal signait, le 4 juin 1519, l'abandon de ses prétentions sur les îles Canaries, il y comprenait expressément l'île Cachée, l'île Non-Trouvée, comme on l'appelait alors.

On la cherchait mal sans doute! c'est du moins ce que pensèrent en 1526 Fernando de Troya et Fernando Alvarez , tous deux habitants de la grande Canarie, qui se promirent bien d'être plus habiles dans leur exploration, mais qui revinrent après de vaines courses, sans avoir rien découvert; l'anglais Thomas Nicholls, qui écrivait à cette époque, était disposé à croire, lui, que l'île de Saint-Brandan n'était autre que Madère.

Mais voilà qu'en 1570 l'île fugace se laissa voir si fréquemment, si nettement , qu'on ne douta plus de la facilité de l'atteindre : cependant on voulut bien prendre ses mesures pour ne la point manquer. Le docteur Hernan Perez de Grado, premier juge de l'audience royale de Canarie, expédia, le 3 avril, une commission officielle aux tribunaux des trois îles de Palma, de Fer et de Gomère, pour procéder à une enquête exacte à ce sujet : sur quoi Alonso de Espinosa, gouverneur de l'île de Fer, entendit plus de cent témoins qui affirmaient avoir vu dans le nord-ouest , à environ quarante
lieues de Gomère, et sous le vent de Palma, l'île où il s'agissait d'aborder.

A Palma , ce fut bien autre chose on n'y entendit-que trois témoins, il est vrai, mais quels précieux témoins! trois Portugais de Setubal, parmi lesquels le pilote Pero Velho, habitué aux voyages du Brésil. les autres avaient vu l'île de Saint-Brandan, eux y avaient touché, et la tempête les y avait spontanément portés : ils étaient entrés dans une anse ouverte au sud , avaient sauté à terre, bu de l'eau fraîche d'un ruisseau, remarqué sur le sol l'empreinte répétée d'un pied humain double de la grandeur commune (sans doute celui du géant Mildus ressuscité par saint Malo), trouvé une croix attachée à un tronc d'arbre par un clou dont la tête était large comme une pièce d'un réal, et près de là trois pierres assemblées en triangle et entre lesquelles on avait naguère fait du feu, pour cuire sans doute les mollusques dont les coquilles étaient jonchées à l'entour; ils s'étaient enfoncés dans les bois à la poursuite de quelques vaches, chèvres et brebis; mais l'approche de la nuit et la crainte que le vent n'emportât le navire déterminèrent Pero Velho à se rembarquer précipitamment, sans attendre deux hommes de son équipage qui étaient descendus à terre avec lui; il prit le large pour laisser passer ce grain et voulut revenir ensuite prendre ses deux matelots, mais il eut la douleur de ne pouvoir retrouver l'île.

Le chanoine Pedro Ortiz de Funez, inquisiteur de la Grande Canarie, recueillit de son côté, à Ténérife, le témoignage de Marcos Verde, qui avait eu pareillement le privilège de débarquer à Saint-Brandan : en revenant de la croisière de Barbarie, pendant les expéditions espagnoles d'Afrique, il se trouva en vue d'une île inconnue qu'il supposa être Saint-Brandan, et où il vint atterrir le soir, dans une anse formée par l'embouchure d'un marigot; il descendit à terre avec quelques compagnons; l'île leur parut déserte, et s'étant rembarqués à cause de la nuit, ils furent assaillis d'un tel vent qu'ils eurent hâte de fuir cette côte inhospitalière.

Après de telles affirmations, il n'y avait plus à conserver de doutes : et une flottille commandée par Fernando de Villalobos, gouverneur de Palma, sortit de cette île pour aller à la découverte; mais Saint-Brandan demeura encore introuvable.

On ne se découragea pas, et en 1604 on confia une nouvelle expédition au pilote consommé Gaspar Perez de Acosta, aidé des conseils du franciscain Lorenzo Pinedo, habile dans la science pratique de la mer; mais ils ne virent aucune terre ni aucun des indices qui peuvent en déceler le voisinage. Ce désappointement refroidit, au moins pour quelque temps, l'ardeur des recherches nautiques dont Saint-Brandan avait été l'objet; mais de nouveaux témoignages de son existence venaient toujours s'ajouter à la masse de ceux qu'on avait antérieurement recueillis, et faisaient revivre la confiance que l'inutilité constante des précédentes explorations avait affaiblie.

Un aventurier francais raconta à Abreu Galindo qu'ayant été assailli par la tempête dans les parages des Canaries, il arriva démâté à une île inconnue extrêmement boisée, y débarqua, et abattit un arbre pour réparer sa mâture; mais que pendant que ses hommes le dégrossissaient, l'atmosphère devint si chargée qu'ils abandonnèrent leur travail pour regagner le navire et prendre le large, en sorte que le lendemain ils entrèrent à Palme.

D'un autre côté, le colonel Roberto de Rivas constata que le capitaine d'un navire canarien avait cru passer en vue de Palme, et que le lendemain, croyant toucher à Ténérife, c'était Palme qu'il avait trouvée en réalité; d'où il concluait que la premiere île devait être Saint-Brandan.

Les tempêtes du nord-ouest amenaient d'ailleurs toujours sur les plages de Fer et de Gomère des fruits, des branches d'arbres fraîchement arrachées; et l'île fantastique continuait d'apparaître aux habitants de Fer et de Palme : si bien qu'en 1721, le capitaine général don Juan de Mur y Aguirre résolut de tenter encore une nouvelle expédition, qu'il confia au capitaine don Gaspar Dominguez , en lui adjoignant pour chapelain le dominicain Pedro Conde et le cordelier Francisco del Christo. Le navire partit de Sainte-Croix de Ténérife vers la fin de l'automne; mais cette fois comme les autres l'heure de la découverte de Saint-Brandan n'était pas arrivée et l'on renonça définitivement à toute nouvelle tentative de ce genre.

Mais on ne cessa pas d'apercevoir au loin, dans de certaines circonstances atmosphériques, cette île insaisissable, dont quelques dessinateurs recueillirent l'image; le prêtre canarien don Joseph de Viera y Clavijo, historien judicieux de son pays, connaissait un grand nombre de pareils dessins; il en cite seulement un de Prospero Cazorla, un autre fait en 1730 par le bénéficier don Juan Smalley, et il publia lui-même celui qu'avait esquissé à Gomère, le 3 mai 1759, vers six heures du matin, en présence de plus de quarante témoins, un franciscain plein de bonne-foi et d'amour de la vérité.

En quête d'explications.
Si donc cette tradition est fausse, au moins fut-elle persistante. En vain essaya-t-on de l'expliquer. Les uns ont prétendu que cette île servait de séjour a roi wisigoth Roderik, le vaincu de Xérès la Frontera (Antilia et la légende des Sept Cités), ou au roi du Portugal Sébastien, la victime d'Alcazarquivir; les autres y ont cherché le Paradis terrestre, où Elie et Enoch, avec d'autres sages, attendent le jugement dernier. 

L'autre piste suivie, a été celle du mirage. Tous les dessins, tous les récits, s'accordaient à présenter l'île de Saint-Brandan comme allongée du nord au sud, et formée de deux cimes inégales (dont la plus haute est au nord) ayant entre elles une dépression considérable, qui, vue à la lunette, paraissait couverte d'arbres. Au surplus, on reconnaissait unanimement que l'île, dans son ensemble, offrait une parfaite ressemblance avec celle de Palme. Là est précisément le mot de l'énigme l'apparition de Saint-Brandan n'est autre chose que le phénomène expliqué par Monge à l'armée d'Égypte : c'est un effet de mirage, c'est la réflexion de Palme elle-même par des nuages spéculaires amoncelés dans le nord-ouest; c'est la fée Morgane qui se joue de la crédulité des Canariens, et dont la capricieuse baguette crée ou détruit les illusions d'optique qui les ont tant de fois déçus.

Aussi bien sans rappeler ici que, du sommet du Taygète, on aperçoit les éruptions de l'Etna, et que, par un beau temps, on découvre la Corse de Nice ou de Cannes, sans même enregistrer les curieuses observations de Biot dans son mémoire sur les Réfractions extraordinaires, contentons-nous de rappeler qu'on peut, du cap Bojador, surtout pendant les éruptions et grâce au reflet des nuages qui planent au-dessus- du volcan, apercevoir Ténériffe.

Il est vrai que Morgane n'a pu leur envoyer ces fruits exotiques, ces rameaux verts, ces arbres entiers que la mer jette sur leurs côtes : mais c'est l'ouragan qui les a arrachés des côtes américaines et les a lancés à travers l'Atlantique. Et cette île boisée où Pero Velho, où Marcos Verde, où l'aventurier français ont abordé, elle n'est pas non plus l'oeuvre de Morgane; mais peut-on y méconnaître Madère? (D'Avezac / A. Thomas / Gaffarel).

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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