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Le sabéisme

Le nom des Sabiens (ou plutôt Çabiens; la sifflante initiale est différente de celle du mot Sabéens) apparaît pour la première fois dans le Coran
« Les Croyants, dit Mohammed dans la deuxième sourate, qu'ils soient Juifs, Chrétiens ou Çabiens, trouveront une récompense auprès de leur seigneur, pourvu qu'ils croient en Dieu et à la résurrection, et qu'ils fassent ce qui est juste. »
Et la sourate XXII distingue entre les Croyants, les Juifs, les Çabiens, les Chrétiens, d'une part, les mages et les polythéistes de l'autre.

Quels sont ces Çabiens que le fondateur de l'Islam considère comme si proches parents des sectateurs des religions révélées? On ne peut le déterminer que par conjecture. Le mot paraît dériver de la racine Çaba'a qui équivaudrait à Çaba`a, qui signifie « se plonger dans l'eau, se laver »; il désignerait par conséquent une secte caractérisée par des rites lustratoires : tels étaient les Mandaïtes, les Elkesaïtes, les Heimerobaptistes. Il ne semble pourtant pas qu'il s'agisse de l'un de ces groupes. En effet, pour expliquer la place d'honneur attribuée par Mohammed aux Çabiens, il faut admettre qu'il leur a fait des emprunts comparables à ceux qu'il a faits au Judaïsme et au Christianisme, hypothèse qui s'impose d'autant plus que les contemporains du prophète découvraient, entre le Çabisme et la foi nouvelle, des analogies si fortes que Mohammed et ses premiers sectateurs furent souvent qualifiés de Çabiens. Wellhausen a ingénieusement supposé que c'est au  Çabisme qu'ont été empruntées les lustrations qui précédent chacune des prières journalières du Musulman. Les lustrations n'affectant dans aucune des sectes énumérées la forme particulière qu'elles ont dans l'Islam, il est à croire que les Çabiens du Coran constituaient une secte gnostique, distincte des précédentes, et par ailleurs inconnue.

La religion des Çabiens disparut de bonne heure, sans doute absorbée par l'Islam. Le souvenir du sens précis du mot se perdit, au point qu'une audacieuse supercherie put transporter la nom conservé par le Coran à la population d'une ville de la Mésopotamie septentrionale, Harran. On sait que le Coran accordait la tolérance aux « peuples du Livre » et ordonnait l'extermination des idolâtres.

En 830, le calife El Mamoun, s'approchant de Harran, constatant que les habitants n'étaient ni Musulmans, ni Juifs, ni Chrétiens, les menaça des peines réservées aux païens; effrayés, ils s'adressèrent à un jurisconsulte musulman qui, en échange d'une somme d'argent, leur donna le conseil salutaire de se déclarer Çabiens, pour bénéficier de l'égalité de traitement établie par Mohammed entre cette secte, tombée dans l'oubli, et les Juifs et Chrétiens. Le subterfuge réussit, Bien que tous les contemporains ne fussent pas dupes, les Harraniens pratiquèrent deux siècles encore, sous le couvert de la dénomination usurpée, leur culte national. Ce fut même pour le harranisme (harraniya, comme l'appellent justement les auteurs arabes bien informés) une période de brillant développement intellectuel, sous la direction d'une remarquable école philosophique : établi à Harran et dans les localités voisines de Selemsin et de Tar'ouz, à Edesse, à Raqqah, peut-être à Ba'albek, il envoya à Bagdad une colonie qui fournit à la cour des califes des médecins et politiciens de talent. Désorganisé par le contact de l'Islam, il disparut vers le milieu du XIe siècle.

L'étude de la religion harranienne (pseudo-çabienne) présente des difficultés particulières. Les ouvrages consacrés par les Harraniens à l'exposition de leurs doctrines et de leur culte ayant disparu, nous sommes réduits aux relations parfois contradictoires d'écrivains musulmans, juifs ou chrétiens, dont l'impartialité et la bonne information ne sont pas toujours au-dessus de tout doute. D'autre part, pour justifier leur « possession d'état » de çabisme, les Harraniens durent afficher les croyances inhérentes aux religions révélées; ils déclarèrent admettre un dieu unique, dont leurs dieux particuliers n'étaient que des créations; ils transformèrent en prophètes envoyés de Dieu, sous le nom de Seth et d'Idris, leur Agathodémon et leur Hermès, auxquels ils attribuèrent de prétendus livres révélés. Le livre capital de Chevolsohn a déterminé ces éléments adventices, en même temps qu'il a éliminé une autre série de renseignements; indépendamment de son usurpation par les gens de Harran, le mot de çabisme a en effet pris, sous la plume des écrivains arabes, une extension abusive, et s'est appliqué aux formes les plus diverses du paganisme; c'est ainsi qu'il en est venu à désigner, jusque chez les modernes, un prétendu culte des astres qui ne répond à aucune réalité historique définie, mais qui a quand même pu servir de postulat central à Dupuis dans son monumental ouvrage sur L'Origine de tous les cultes...

A ne considérer que les textes qui ont réellement en vue la religion particulière à Harran, on distingue dans celle-ci une métaphysique d'origine grecque (comme les savants arabes l'ont reconnu) et une religion populaire qui a conservé des éléments empruntés au vieux paganisme sémitique. Une heptade de Dieu présidait aux sept jours de la semaine : dans le Fihrist-el-Ouloum de Mohammed ibn Ishaq-en-Nedin ils percent les noms mi-partie helléniques et grecs de Hios (Hélios), Sin, Arès, Nabûq, Bal, Balthi, Kronds, mais ils recevaient encore d'autres désignations; à côté d'eux on cite Schemal qui est vraisemblablement identique à Ilios, Haman, le père des dieux, le seigneur de la fortune, etc. Le culte de Taouz (?) était particulier aux femmes. Le culte comportait des prières journalières, au nombre de trois : des fêtes périodiques, marquées par des sacrifices; des jeûnes partiels, pendant lesquels on s'abstenait notamment d'aliments gras et de vin; des mystères

Parmi les rites, il faut indiquer celui signalé par les auteurs, avec un grand luxe de détails, du sacrifice humain en l'honneur de Schemal, exécuté dans un but communiel. Bien que l'existence d'une pareille cérémonie ne soit pas invraisemblable (le fait est attesté par des textes certains, pour la Syrie du Nord, postérieurement à l'ère chrétienne), on ne saurait la considérer comme établie : en effet, l'épisode raconté par la chronique syriaque attribuée à Denys de Tell-Mahré est une simple variante de la légende du meurtre rituel qu'Apion reproche aux Juifs; et on doit se demander comment les Harraniens auraient pu être tolérés si longtemps, si la pratique, en abomination à l'Islam, que leur reprochent leurs adversaires, avait été connue avec certitude. Les pratiques magiques et divinatoires jouaient un grand rôle. Les morts étaient honorés à la fois par un sacrifice annuel (consommation d'aliments destinés aux défunts) et par le procédé le plus récent de la prière.

A quelle date remonte la religion de Harran? Chevolsohn croyait y retrouver l'ancien paganisme sémitique, seulement influencé à la surface par l'hellénisme. Depuis que nous connaissons mieux les vieilles religions indigènes, il n'est plus possible de penser ainsi : le panthéon harranien que nous révèlent les textes arabes n'a rien, on peut s'en faut, de commun avec les vieux dieux du pays qui nous apparaissent encore, au début du VIe siècle, dans Jacques de Saroug, sous les noms de Sin, Be'el-Schamin, Tar'ata et d'autres moins connus; le harranisme, avec son panthéon à caractère astral, ne s'est constitué, ou plutôt n'est devenu religion publique et officielle, que postérieurement à cette date; en effet, le catalogue des grands prêtres de Harran ne commence qu'à l'année 693, et Thabit ibn Ahousa, qui ouvre la liste, est appelé expressément le premier de la série! Épigone tard venu, comme le noçairisme qui lui est apparenté, le pseudo-çabisme de Harran est un des derniers fruits du mouvement philosophique et religieux d'où étaient sortis le gnosticisme, l'alexandrinisme (Ecoles d'Alexandrie) et l'astrologie sémitico-hellénique. (Isidore Lévy).



En bibliothèque - Sur les Çabiens du Coran : Welhausen, Reste arabischen Heidenthums; Berlin,1897, pp.236 et suiv., 2e éd. - Sur les Pseudo-Çabiens de Harran : Chevolsohn, Die Ssabier und der Ssabismus; Saint-Pétersbourg,1856, 2 vol. - Dozy et de Gocje, Mémoire... contenant de nouveaux documents pour l'étude de la religion des Harraniens (actes du 6e Congrès international des orientalistes, 2e partie, section sémitique; Leyde, 1885). - Dussaud, Histoire et religion des Nosairis; Paris, 1900.

En librairie - Tamara M. Green, The City of Moon God, Religious traditions of Harran, E. J. Brill, Leyde, 1992.

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Dictionnaire Religions, mythes, symboles
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