L.
Ménard
1863 |
La
mantique, ou divination, forme une partie
importante de la religion hellénique.
Comme toutes les autres branches de cette religion, elle a changé
plusieurs fois de caractère; elle a traversé successivement
plusieurs phases qui correspondent au développement et à
la décadence de la nation grecque elle-même. Tout ce qu'on
sait de l'oracle de Dodone, le plus ancien des oracles de la Grèce ,
prouve que la mantique n'était à l'origine qu'une météorologie
instinctive. Pour connaître d'avance les changements du temps, il
fallait observer le ciel, ou, pour parler la langue mythologique,
il fallait consulter Zeus, le foudroyant, l'assembleur
de nuages, le maître de l'égide,
c'est-à-dire celui qui tient la tempête. La réponse
du dieu, on la trouvait dans le mouvement des feuilles agitées par
le vent. C'est ainsi qu'on pouvait, selon l'expression
d'Homère, « apprendre les projets
de Zeus d'après la haute cime des chênes.
» Outre les arbres prophétiques de
Dodone ,
on interrogeait les colombes noires qui en habitaient
les branches. L'instinct des animaux est quelquefois
plus sûr que l'intelligence de l'homme; plongés dans la vie
universelle, ils en observent les lois sans les discuter. Quoi de plus
naturel que de suivre ces guides inconscients, mais infaillibles,
les oiseaux surtout, si sensibles aux moindres variations atmosphériques ,
et qui semblent prévoir le changement des saisons, comme le prouvent
leurs migrations régulières? Dans la langue poétique
des légendes, tous les devins fameux, Tirésias,
Amphiaraos,
Mopsos, comprennent la langue des oiseaux, c'est-à-dire qu'ils savent
interpréter leur vol. En étudiant, cette langue muette, les
anciens ont pu s'égarer quelquefois, et prendre des coïncidences
fortuites pour des rapports nécessaires, mais il y avait là
les éléments d'une science, et des tribus pastorales et agricoles,
vivant toujours en plein air, intéressées à tenir
compte des moindres circonstances, pouvaient observer mieux que nous la
vie intime de la nature et saisir des relations mystérieuses qui
nous échappent aujourd'hui. S'il est vrai que la Météorologie,
la science qui intéresse le plus directement l'agriculture, et par
conséquent la vie humaine, soit encore dans l'enfance, et qu'on
ne puisse même aujourd'hui [1863]
prévoir les orages, on peut bien pardonner à l'Antiquité ,
d'avoir, préféré aux résultats lointains de
l'expérience l'instinct de la divination.
Hérodote
suppose que les colombes noires de Dodone
étaient des femmes égyptiennes
qui auraient introduit en Grèce
le culte de Zeus et fondé l'oracle.
C'est une de ces hypothèses qu'Hérodote admettait trop facilement
sur la foi des prêtres égyptiens.
Les Pélasges [= les populations pré-helléniques]
n'avaient pas besoin d'une influence étrangère pour voir
dans le ciel une puissance divine. Zeus peut donc ressembler à tous
les dieux qui représentent le ciel chez d'autres peuples, comme
les divinités solaires se ressemblent dans toutes parties du monde,
sans qu'il soit nécessaire de supposer des emprunts réciproques.
Mais en écartant l'idée d'une importation égyptienne,
on peut expliquer une confusion entre les colombes et les vieilles femmes
qui les interrogeaient, par le double sens du mot peleia,
colombe, qui signifie vieille dans le dialecte des Molosses et des Thesprotes,
habitants de l'Hellopie. Ces femmes étaient des prêtresses
de la grande Déesse pélasgique Diônè,
l'humidité céleste (de diainein).
Selon Strabon, l'association de cette déesse
avec Zeus fit attribuer a ses prêtresses le caractère fatidique
des Selles, prêtres du dieu de Dodone. (Il y a un passage de l'Iliade
où il est question des Selles). L'épithète dusceimeros,
qu'Homère donne toujours à Dodone,
convient parfaitement à un lieu consacré au dieu des tempêtes.
Les échos de Dodone avaient passé en proverbe; Étienne
de Byzance parle de trépieds d'airain se transmettant successivement
les vibrations sonores, de courroies d'airain frappant, sous l'action du
vent,
un vase de même métal, et rendant des sons très prolongés.
Dans l'Arrhéphore, pièce perdue de Ménandre,
une femme bavarde était comparée à l'airain de Dodone
qui retentit toute la journée si on le touche une fois. Il est probable
que la nature et l'intensité du son donnaient lieu à des
observations fatidiques sur l'état de l'atmosphère .
L'oracle
de Dodone
était donc un véritable observatoire météorologique;
sa grande réputation remonte à l'époque la plus ancienne
de l'histoire grecque ,
c'est-à-dire à un temps où l'avenir d'une récolte
était pour chaque tribu une question de vie ou de mort, car on n'avait
pas la ressource de faire venir du blé de l'étranger. La
préoccupation continuelle était la crainte des orages. Or,
non seulement les oiseaux, mais les personnes d'un tempérament nerveux,
les femmes, les malades sont surtout accessibles aux influences de l'atmosphère .
Cette sensibilité nerveuse exceptionnelle était donc regardée
comme un bienfait des dieux; on consultait ceux qui la possédaient
comme on consulte aujourd'hui un baromètre .
Une longue expérience pouvait aussi s'ajouter à des dispositions
organiques spéciales; il y a encore aujourd'hui dans toutes les
campagnes de vieux paysans qui prédisent les changements du temps
et qui se trompent rarement. Si les anciens attribuaient trop facilement
une faculté générale de divination
à ceux dont les prévisions avaient été souvent
réalisées, il n'y a rien là qui doive nous étonner.
Des vieillards habitués à observer les faits naturels pouvaient
apporter la même sagacité dans les questions morales; ils
pouvaient donner d'excellents conseils aux jeunes gens dans les incertitudes
de la vie, et eux-mêmes devaient se croire très sincèrement
des guides infaillibles, car la vieillesse a toujours une confiance entière
dans sa propre expérience. Mais les questions d'agriculture devaient
se présenter bien plus souvent que toutes les autres, et la réputation
des devins s'établissait par la manière dont ils savaient
les résoudre. Pour comprendre les moeurs des populations primitives,
observons ce qui se passe encore aujourd'hui dans nos campagnes; pensons
au succès des almanachs
prophétiques et rappelons-nous que la première cause de ce
succès est l'impuissance de la science à prévoir ce
qui intéresse le plus les laboureurs.
La succession régulière
des productions terrestres selon l'ordre des saisons devait faire attribuer
à la Terre la même prescience qu'au
Ciel.
Dans la Théogonie ,
les divinités fatidiques sont la Terre et le Ciel étoilé.
Au début des Euménides
d'Eschyle, la pythie invoque la Terre, qui la
première rendit des oracles à Delphes .
Ces oracles étaient attribués, en effet, à une émanation
directe de la terre. Selon Justin, il y avait
sur le Parnasse, au milieu d'une petite plaine située dans une anfractuosité
du rocher, un trou profond, d'où s'échappait un souffle froid
qui communiquait à ceux qui s'en approchaient un délire prophétique;
Plutarque
et Pausanias parlent de ce dégagement
de gaz, découvert par des bergers qui en éprouvèrent
les premiers l'effet merveilleux. On lit dans le traité du Monde
attribué à Aristote :
«
Parmi les exhalaisons qui s'ouvrent des issues en divers endroits de la
terre, les unes inspirent à ceux qui s'en approchent un violent
enthousiasme, les autres produisent une sorte d'épuisement; il y
en a qui font rendre des oracles, comme à Lébadée
et à Delphes.-»
Diodore
de Sicile rapporte une ancienne tradition qui attribuait à des
chèvres la découverte de l'oracle
de Delphes
: le berger qui les conduisait, étonné de leurs bonds désordonnés
et de leurs bêlements étranges, s'approcha pour en chercher
la cause, et ressentit à son tour les effets du dégagement
du gaz; il fut pris de vertige et se mit à prédire l'avenir.
Le bruit s'en étant répandu, on reconnut qu'il y avait là
un oracle de la Terre. Dans le commencement, ajoute
Diodore, chacun le consultait pour son compte; mais plusieurs personnes,
sous l'influence du délire qui les agitait, se laissèrent
tomber dans le gouffre et ne reparurent plus. Pour éviter ce danger,
les habitants du pays placèrent un trépied au-dessus de l'ouverture,
et chargèrent une femme de recevoir les inspirations de la Terre
et de les transmettre aux consultants. On confia d'abord ces fonctions
à des jeunes filles, mais la beauté de l'une d'elles l'ayant
exposée à des violences, on ne choisit plus pour pythies
que des vieilles femmes.
L'hymne
homérique à Apollon attribue à
une colonie de Crétois l'établissement du culte de ce dieu
à Delphes .
Apollon prit possession de l'oracle, sans toutefois
en déposséder la Terre, car Plutarque,
en visitant le temple de Delphes, parle du sanctuaire de la Terre, et lorsqu'il
veut expliquer pourquoi l'oracle est commun à la Terre et à
Apollon, il dit que l'exhalaison prophétique de la Terre est produite
par l'action du Soleil. Le dessèchement
des marais par les rayons solaires donna aussi naissance à la légende
de Pytho, nourrice de Typhaon, tuée par les flèches d'Apollon,
d'après l'hymne homérique. C'est encore par une conséquence
naturelle de son caractère solaire qu'Apollon est regardé
comme le dieu prophète par excellence; le Soleil dissipe toutes
les ombres, il est « l'oeil du ciel qui voit tout », dit Eschyle.
C'est là une forme de langage très familière aux Grecs ;
il leur semble que la source de toute clarté doit voir toute chose,
et ils ne disent pas seulement : le Soleil éclaire devant lui, mais
: le Soleil voit en avant, prévoit. C'est lui qui chasse les terreurs
nocturnes. Dans l'Electre
de Sophocle, Clytemnestre,
effrayée par un songe, le raconte au Soleil levant; c'était,
dit le scholiaste, la coutume des anciens, pour échapper à
l'accomplissement des mauvais rêves.
Outre la Terre,
d'autres divinités passent pour avoir été en possession
de l'oracle de Delphes
avant Apollon. Eschyle
nomme Thémis, personnification de l'ordre
général du monde, et mère de Prométhée,
qui est aussi un dieu prophète, parce que le feu,
comme le Soleil, éclaire en avant, ce
qui est le sens du mot Prométhée. D'après,
un poème intitulé Emnolpia, une part de l'oracle de
Delphes aurait appartenu à Poséidon.
Souvent, en effet, la science prophétique a été attribuée
aux divinités de la mer, par exemple à
Nèreus,
à Prôteus, à Glaucos. Dans
les flots comme dans le ciel, la Terre et les astres,
les Anciens voyaient des puissances vivantes, ayant conscience de leurs
actes, dont chacun était le résultat d'une volonté
réfléchie. Avant de s'embarquer on s'efforçait de
connaître les intentions des dieux marins, et on les interrogeait,
c'est-à-dire qu'on cherchait dans l'aspect de la mer des signes
précurseurs de la tempête ou du beau temps. Athéna,
qui est la lucidité du ciel et de l'intelligence, avait un autel
devant, le temple de Delphes ,
c'est pourquoi on la nommait pronaia.
Cependant ce nom est plus souvent écrit pronoia,
celle qui voit en avant, la prévoyance ou providence, parce que,
selon Harpocration, elle avait préparé l'accouchement de
Lèto;
en effet, la sérénité du ciel facilite l'apparition
du Soleil. L'empereur Julien, dans son Discours
au Soleil-roi, cite le vers :
«
Il alla vers Pytho et vers la Providence aux yeux clairs [...]. Les anciens
avaient associé Athéna-Providence à Apollon, qui n'est
autre que le Soleil. »
Une autre déesse
honorée à Pytho [= Delphes ],
selon un hymne
homérique, était la vierge Hestia,
la Terre considérée comme le foyer immobile du monde; et
représentée par un autel de pierre au centre de toutes les
maisons et de tous les temples. On associait aussi au culte du grand dieu
de Delphes sa mère Léto et sa soeur
Artémis.
Les fontaines fatidiques de Cassotis et de Castalie
étaient consacrées aux Muses, déesses
de la poésie et du chant, qui étaient, originairement les
nymphes
des sources inspiratrices de la Piérie et de la Béotie .
Les Grecs
avaient, remarqué les propriétés médicales
de certaines eaux; d'autres, en agissant sur le système nerveux
par les gaz qu'elles contenaient, produisaient une sorte de délire
poétique ou prophétique; on appelait nympholeptes
ou possédés des nymphes ceux qui subissaient cette
influence. Le prophète d'Apollon Clarien,
à Colophon ,
les Branchides, interprètes d'Apollon Didyméen à Milet ,
recevaient l'inspiration en buvant ou en respirant des eaux fatidiques.
Quelquefois on augmentait l'énergie de ces eaux par des plantes
narcotiques. La pythie de Delphes buvait à la fontaine Castalie
et mâchait des feuilles de laurier avant de s'approcher du trépied.
On croyait pouvoir développer, par des moyens artificiels analogues
à ceux qui produisent l'ivresse, la faculté de divination
que l'homme ne possède pas quand, il est dans son état normal.
La réputation
qu'avait eue dans l'époque héroïque l'oracle
de Zeus Dodonéen
passa dans la période suivante aux oracles d'Apollon
et surtout à celui de Delphes .
Les procédés de divination
n'étaient plus les mêmes, parce que les besoins étaient
différents; les tribus agricoles étaient devenues des sociétés
politiques. Tant que les hommes n'avaient eu d'autres intérêts
que l'avenir des récoltes, ils avaient interrogé Zeus, c'est-à-dire
observé l'atmosphère ,
et ces observations, imparfaites sans doute, avaient cependant un caractère
scientifique. Mais lorsqu'on s'inquiéta surtout du succès
d'une guerre, de la fondation d'une colonie, de l'établissement
d'une législation, de la conciliation de deux cités ou de
deux factions ennemies, il fallut demander au dieu de la lumière
de suppléer à l'impuissance de la raison humaine. Entendue
ainsi, la divination n'était plus une science, c'était un
don des dieux, une inspiration. Les prophètes, les pythies, n'étaient
que les instruments passifs du dieu qui les agitait et les possédait
:
Bacchatur
vates, magnum si pectore possit
Excussisse
Deum...
Selon Plutarque,
on choisissait pour pythies des femmes simples et ignorantes, plus aptes
par cela même à subir sans résistance l'influence divine.
Platon
compare dans le Phèdre les diverses espèces de folie
envoyées par les dieux; il attribue le délire des prophètes
à Apollon, celui des poètes aux
Muses,
celui des amants à Éros, celui des
initiés à Dionysos. Ces maladies
de la pensée qui résultent d'une action divine, lui paraissent
supérieures à la sagesse humaine. Quand nous parlons aujourd'hui
de l'extase des poètes, ce n'est plus qu'une métaphore usée;
la poésie est une langue morte, et si on fait encore des vers, ce
n'est plus qu'à tête reposée, la plume à la
main, en pesant les syllabes. Mais chez les Grecs ,
l'enthousiasme poétique n'était pas un mot vide de sens;
c'était un état exceptionnel de l'esprit qui aidait à
comprendre l'état plus mystérieux, mais analogue, de la pythie
sur son trépied. On regardait l'inspiration prophétique et
l'inspiration poétique comme des faits de même nature. Le
dieu prophète était en même temps le dieu de la poésie
et le conducteur des Muses. Quand la langue rythmée qui était
d'abord la forme naturelle et spontanée de l'inspiration fut devenue
une langue savante, il y eut des poètes attachés au temple,
pour mettre en vers les réponses de la pythie.
Ces réponses
étaient en général des sentences concises, d'une forme
énigmatique et d'une explication difficile. On a même vu une
allusion à l'obscurité des oracles
d'Apollon, dans le surnom de Loxias,
quoique cette épithète rappelle simplement la marche oblique
du Soleil. Il semble qu'Apollon ne consentait
qu'à regret à révéler aux hommes l'avenir qui
est le secret des dieux. Que deviendrait en effet notre libre
arbitre, si l'avenir était aussi certain que le passé?
Nous ne chercherions ni à mériter des biens assurés
d'avance, ni à détourner des maux inévitables; toute
activité s'endormirait dans une sécurité oisive, toute
vertu périrait dans une inerte résignation. La morale
grecque ,
fondée sur le principe de l'autonomie des forces,
demandait aux oracles non pas des ordres mais des conseils. Les dieux étaient
les magistrats régulateurs de la république de l'univers,
l'homme apportait son concours à l'oeuvre sociale de l'harmonie
des choses, mais il n'abdiquait jamais son droit. Citoyen libre de la grande
fédération des êtres, il voulait conformer, son action
à l'action collective, et pour cela il interrogeait le conseil central
du monde, le sénat des dieux.
«
La route à suivre est de ce côté, répondait
l'oracle; cherche, tu trouveras. »
Et toujours aiguisée
par les énigmes prophétiques, l'intelligence humaine redoublait
d'énergie. Tout dépendait de l'interprétation; l'important
est de ne plus douter; il vaudrait mieux tirer à pile ou face, que
de rester immobile comme l'âne de Buridan.
A quoi servait l'oracle? à adonner à
l'homme une impulsion ou à l'avertir d'un danger, mais les dieux
n'ont pas à agir pour lui .
«
Marche, nous sommes là : ni hésitation ni imprudence :
attention, prends garde à l'abîme; courage, nous te tendrons
la main. »
J'ai dit ailleurs ce
qu'il fallait penser du prétendu fatalisme
des Grecs ;
une de ces erreurs historiques qui servent de thème à la
vanité moderne pour s'exalter aux dépens des Anciens. D'après
le principe de la pluralité des causes;
qui est la base du polythéisme, toute
action résulte de deux forces : l'une dépend des dieux, ou,
comme on dirait aujourd'hui, des circonstances; c'est l'occasion, le motif
: c'est celle-là que l'oracle révèle.
L'autre appartient à l'homme, c'est sa volonté
éclairée par l'infaillible révélation de la
conscience,
l'occasion ne la domine pas, car dans les mêmes circonstances l'un
choisit le bien, l'autre le mal. L'usage continuel que les Grecs faisaient
de la divination; n'étouffa jamais
cet intime et sentiment profond de la liberté humaine qui était
la conséquence de leur système religieux. Tous les auteurs
s'accordent même pour attester l'influence morale des oracles. C'est
l'oracle de Dodone
qui avait dit :
«
Respecte les suppliants; car ils sont sacrés et purs. »
Interrogée une
fois sur le plus heureux des hommes, la pythie nomma Phémios, qui
venait de mourir pour sa patrie. A une question semblable adressée
par Gygès, roi de Lydie, le dieu répondit en nommant Aglaos
de Psophis, un vieillard qui cultivait un petit champ en Arcadie .
Élien
raconte l'histoire de trois jeunes gens qui avaient été attaqués
par des brigands en venant consulter l'oracle
de Delphes ;
l'un s'était sauvé, l'autre avait tué le troisième
compagnon, en voulant le défendre. La Pythie répondit au
premier :
«
Tu as laissé mourir ton ami, sans le secourir, je ne te répondrai
pas; sors de mon temple. »
Et au second
qui la consultait à son tour :
«
Tu as tué ton ami en le défendant, mais le sang ne t'a pas
souillé : tes mains sont plus pures qu'auparavant. » (Elien,
Hist.
var.)
Selon le même
auteur, les Sybarites
ayant tué un chanteur auprès de l'autel
d'Héra, une fontaine de sang avait jailli
dans le temple. Effrayés de ce prodige, les Sybarites envoyèrent
consulter l'oracle de Delphes
qui répondit ainsi :
«
Eloigne-toi de mon trépied; le sang qui coule de tes mains t'interdit
mon seuil de pierre. Je ne te répondrai pas. Tu as tué le
serviteur des Muses devant l'autel d'Héra, sans craindre la vengeance
des dieux. Mais le châtiment ne se fera pas attendre, et les coupables
ne l'éviteront pas, fussent-ils issus de Zeus. Il tombera sur leur
tête et sur celle de leurs enfants, et les maux après les
maux s'abattront sur leur maison. »
Elien
ajoute que l'oracle s'accomplit peu de temps après : les Crotoniates
détruisirent de fond en comble la ville de Sybaris .
Sauf un petit nombre
de cas où la pythie a été assez mal inspirée,
les oracles qui nous sont parvenus justifient
la réputation de sagesse des sanctuaires prophétiques, et
de celui de Delphes
en particulier. Mais il n'y a pas lieu de faire un mérite aux prêtres
de l'élévation morale qu'on trouve souvent dans les oracles,
pas plus qu'on ne devrait les accuser dans le cas contraire. Ils avaient
beaucoup moins d'importance en Grèce
qu'on ne le croit généralement, et rien ne nous autorise
à croire que les pythies aient jamais été des instruments
du sacerdoce; c'est une supposition tout gratuite des auteurs modernes.
La crainte que nous avons de paraître croire à leur inspiration
nous fait soupçonner injustement leur sincérité. Bien
des exemples, celui de Jeanne d'Arc entre autres,
nous montrent cependant à quelle hauteur peut s'élever une
nature simple et inculte sous l'influence de l'enthousiasme religieux.
Les pythies étaient des femmes du peuple, et leurs paroles ne sont
le plus souvent que l'expression de la conscience populaire. La morale
sociale qui faisait vivre les républiques grecques n'était
pas le privilège de quelques-uns, mais le patrimoine de tous. Si
les femmes ne pouvaient prendre part à la guerre ni aux agitations
de la place publique, elles n'en avaient pas moins le sentiment de la patrie
et de la liberté, puisqu'elles faisaient des héros. Les mêmes
idées morales, les mêmes principes politiques inspiraient
et la pythie qui rendait les oracles, et le prêtre qui les recueillait,
et le démagogue qui les interprétait, et le peuple tout entier,
qui y trouvait toujours un sens conforme aux intérêts de la
patrie.
Mais on accorde rarement
aux religions étrangères la justice qu'on réclame
pour la sienne, et depuis qu'on a cessé d'attribuer les oracles
au Diable, comme le faisaient les auteurs chrétiens,
on veut du moins que les prêtres ou les principaux citoyens de Delphes
aient dicté les réponses de la Pythie. Il eût été
difficile, cependant, qu'une fraude aussi grossière se renouvelât
pendant si longtemps sans être trahie par aucune indiscrétion
et sans exciter aucun soupçon. Les Grecs
étaient trop jaloux de leur liberté pour laisser à
quelques Phocidiens une pareille influence sur les affaires politiques,
ceux-ci, de leur côté, avaient un très grand intérêt
à ne pas compromettre la réputation d'un oracle qui faisait
la richesse de leur pays, Hérodote rapporte
que Cléomène, roi de Sparte ,
ayant un jour corrompu la pythie par l'entremise d'un Delphien nomme Kobon,
celui-ci fut exilé et a pythie déposée. Pausanias
dit qu'il ne connaît pas d'autre exemple de corruption d'un oracle.
On oppose à ce témoignage l'histoire des Alemaeonides, qui,
pour se concilier Apollon, rebâtirent
son temple détruit par un incendie; mais cette libéralité
ne s'adressait pas aux prêtres; c'était un acte de piété
envers le dieu, qui la reconnut en leur procurant l'appui des Lacédémoniens
contre les tyrans d'Athènes .
Quand Démosthène accuse la pythie
de philippiser, ce n'est qu'un simple soupçon, qui prouve
seulement que les Grecs ne se soumettaient pas sans réflexion aux
paroles des oracles. Déjà dans l'Iliade ,
Hector,
dont la piété n'est pas douteuse, dit cependant que le meilleur
augure est de combattre pour sa patrie.
Non seulement les
Grecs
étaient toujours en garde contre les supercheries des devins,
mais leur respect pour les dieux n'était ni aveugle ni servile,
comme le prouve une anecdote racontée par Hérodote
: Le Lydien Paktyés, ayant essayé de soulever ses compatriotes,
avait été obligé, de s'enfuir et s'était réfugiée
chez les Kyméens. Ceux-ci, sommés par le roi de Perse
de le Iivrer envoyèrent demander à l'oracle
des Branchides ce qu'ils devaient faire pour être agréables
aux dieux; il leur fut répondu qu'il fallait livrer Poktèés.
Mais un citoyen nommé Aristodicos, se défiant de cet oracle,
engagea les Kyméens à envoyer une nouvelle députation,
dont lui-même fit partie. Les députés étant
arrivés aux Branchides, Aristodicos interrogea ainsi le dieu :
«
Ô prince, le lydien Paktyès est venu chez nous pour éviter
le supplice dont le menacent les Perses. Ceux-ci le réclament et
ordonnent aux Kyméens de le livrer. Mais nous, tout en redoutant
la colère des Perses, nous n'avons pas osé livrer le suppliant
avant de savoir clairement de toi ce que nous devons faire. »
Telle fut sa question,
et le dieu rendit la même réponse, ordonnant de livrer Paktyès.
Mais Aristodicos alla de dessein prémédité autour
du temple, et enleva les moineaux
et autres oiseaux
de toute espèce qui y avaient fait leur nid. Alors on dit qu'il
sortit du sanctuaire une voix qui lui dit :
«
Ô le plus scélérat des hommes, qu'oses-tu faire? tu
arraches de mon temple mes suppliants! »
Mais Aristodicos, sans
se troubler, répondit :
«
Prince, tu défends tes suppliants et tu ordonnes aux Kyméens
de livrer le leur? - Oui, je l'ordonne, dit le Dieu, afin que par cette
impiété vous hâtiez votre perte, et que vous ne veniez
plus demander a l'oracle s'il faut livrer les suppliants. »
On trouve dans Hérodote
un autre exemple de cette insistance que mettaient quelquefois les Grecs
a demander aux dieux une réponse plus favorable, quand la première
leur semblait trop désespérante. Lors de l'invasion de Xerxès,
les Athéniens envoyèrent des théores à Delphes
pour consulter l'oracle. Mais la pythie épouvantée leur fit
un effrayant tableau des ruines et des dévastations. qui se préparaient.
Alors, d'après l'avis d'un citoyen de Delphes, les théores
d'Athènes
prirent des rameaux d'olivier et allèrent une seconde fois consulter
le dieu en qualité de suppliants :
«
Ô prince, rends-nous un oracle meilleur pour notre patrie, par égard
pour ces rameaux de suppliants que nous portons, ou bien nous ne quitterons
pas ton sanctuaire, mais nous y resterons jusqu'à la mort. »
Alors la pythie leur
parla d'un rempart de bois que Zeus, sur la prière
de sa fille, accordait aux Athéniens
pour dernier refuge. On sait que Thémistocle expliqua ce rempart
de bois par la flotte athénienne qui sauva la Grèce à
Salamine .
Au moment de raconter cette glorieuse victoire, Hérodote
rappelle une prophétie de Bakis, un devin de Béotie, inspiré
par les Nymphes :
«
Quand ils auront couvert de leurs vaisseaux le rivage sacré d'Artémis
au glaive d'or et la côte de Kynosoura, et quand, pleins d'une folle,
espérance, ils auront saccagé l'illustre Athènes,
la divine Justice abattra le fils de la violence, ivre de sa force, terrible
et furieux, qui croyait faire tout céder. L'airain se mêlera
à l'airain, Arès rougira de sang
les flots de la mer. Alors Zeus au large regard
et la vénérable Victoire feront luire le jour de la liberté
de la Grèce ».
Hérodote
ajoute qu'après ces paroles, si claires de Bakis, il n'ose contredire
les oracles, et qu'il n'approuve pas que d'autres le fassent.
Il n'a pas moins
de foi dans les prodiges racontés par les Grecs
après leur victoire, par exemple, dans la défense miraculeuse
du temple de Delphes .
Les Delphiens avaient demandé à l'oracle
s'il fallait enfouir les trésors sacrés ou les transporter
dans un autre pays. Le dieu leur répondit qu'il saurait bien se
défendre lui même; alors ils ne s'occupèrent que de
leur propre sûreté; ils envoyèrent leurs femmes et
leurs enfants en Achaïe
et se réfugièrent sur les sommets du Parnasse où dans
la Locride. Mais quand les barbares, venus pour piller le temple, furent
arrivés à l'enceinte d'Athéna
Pronoia, la foudre tomba sur eux, et des quartiers de rochers, détachés
de la montagne, roulèrent avec un bruit horrible et en écrasèrent
un grand nombre. Quelques-uns seulement s'échappèrent et
s'enfuirent en Béotie ,
où ils racontèrent qu'outre ce prodige, ils avaient vu deux
guerriers d'une taille merveilleuse qui les poursuivaient et les massacraient.
Les rochers tombés du Parnasse furent laissés à la
place où ils s'étaient arrêtés, en témoignage
de la vengeance des dieux. Plus tard, lors de la grande invasion des Gaulois,
le dieu de Pytho défendit encore son temple. Selon Pausanias
et Justin, un tremblement de terre qui détacha
une partie de la montagne, le tonnerre, la grêle et les bruits de
la tempête, répétés par les grands échos
du Parnasse, et pendant la nuit ces terreurs mystérieuses qu'on
attribuait à Pan, aidèrent les Grecs
à exterminer l'immense armée des barbares.
Ces merveilles augmentaient
le respect des peuples pour l'oracle de Delphes .
Sa réputation s'étendait même au delà de la
Grèce ,
sa véracité était attestée par d'innombrables
offrandes, on citait d'éclatants exemples de sa haute sagesse. Sur
les portes du temple, on lisait des sentences morales écrites, disait-on,
par les sept sages, comme :
«
Apprends à te connaître », « Ne désire
rien de trop. »
Pytho était la
capitale des Amphictyons, le centre religieux et politique de la Grèce ,
le nombril de la terre.
«
On se rend à Delphes ,
dit Aristide, et on consulte l'oracle
sur la destinée des États. Les lois ont été
établies conformément aux réponses de la pythie ce
dont Lycurgue donna le premier exemple. »
On interrogeait aussi
le dieu sur la manière de régler les cérémonies
du culte public, de détourner les fléaux, d'expliquer les
prodiges, sur la fondation des temples ou l'établissement des colonies.
Ainsi la ville de Cyrène
fut fondée d'après une réponse de l'oracle
de Delphes .
L'influence de cet oracle correspond à la grande période
politique et morale de l'histoire grecque. Cicéron
et Plutarque expliquent sa décadence
par l'affaiblissement de cette exhalaison qui sortait de Ia terre, et qui
avait fini par s'évaporer comme une rivière qui se tarit.
Mais les autres oracles d'Apollon cessèrent à peu près
en même temps. La constitution du sol de la Grèce
avait pu se modifier par l'action des tremblements de terre ou par d'autres
raisons géologiques. Mais la principale cause de la défaillance
des oracles, c'était l'affaiblissement des croyances.
L'esprit fatidique de Pytho, c'était le souffle inspirateur qui
s'exhale d'une terre libre, c'était le génie religieux de
la Grèce républicaine, et les oracles devinrent muets quand
la Grèce perdit sa liberté et qu'elle oublia ses dieux.
Depuis la chute des
républiques, les peuples retombés en tutelle n'avaient plus
à consulter Apollon sur leurs affaires,
dont la direction ne leur appartenait plus. Mais les formes inférieures
de la divination, celles qui ne s'adressaient
qu'à des intérêts particuliers, survécurent
au silence des grands oracles. Ainsi on continua toujours à consulter
Asclépios
et les autres divinités médicales pour la guérison
des maladies. En général, ces divinités faisaient
connaître leurs réponses par des songes.
Les malades s'endormaient dans le sanctuaire, et le dieu leur indiquait
les remèdes, qui devaient les guérir. Les prêtres d'Asclépios,
qui étaient médecins, y ajoutaient peut-être un traitement
thérapeutique, et la foi opérait des guérisons, comme
dans toute autre consultation médicale. Plusieurs auteurs ont parlé
de ces guérisons miraculeuses, notamment le rhéteur Aristide,
et on a retrouvé des inscriptions consacrées en ex voto
par des malades qui avaient été guéris, de cette façon.
On consultait aussi les oracles d'Amphiaraos,
de Calchas, de Mopsos et de quelques autres
devins célèbres en s'endormant près de leur tombeau,
car le privilège qu'Homère
attribue à Tirésias d'avoir conservé
sa science prophétique après la mort avait été
étendu aux principaux devins de l'époque héroïque.
On s'endormait l'esprit déjà disposé à des
visions, et cette disposition était en général favorisée
par des influences physiques, telles que des eaux gazeuses ou des émanations
terrestres. Le dessèchement d'un marais ou un changement dans les
conditions du sol pouvait faire cesser l'oracle. Plutarque
dit que l'oracle de Tirésias devint muet à la suite d'une
peste qui désola Orchomène; il ajoute qu'il arriva quelque
chose de pareil en Cilicie .
Dans les terrains volcaniques qui avoisinent l'Averne ,
en Italie ,
il y avait autrefois, selon Diodore de Sicile,
un oracle des morts. Il en existait un autre en
Thesprotie, sur les bords de l'Achéron,
et, selon Pausanias, on retrouve dans ce pays
le modèle des descriptions poétiques de l'enfer.
En général les gouffres d'où sortaient des exhalaisons
méphitiques passaient pour des portes du royaume de Hadès.
Il y en avait près du cap Ténare, près d'Hermionè ,
près d'Héraclée, en Asie Mineure. Ces cavernes s'appelaient,
Ploutonia ou Charonia, et l'imagination populaire y localisait les scènes
d'évocation racontées dans l'Odyssée ,
ou la descente d'Héraclès chez
les morts.
-
Stèle
du Dipylon (musée d'Athènes, IVe siècle). - Relief
sculpté
sur l'image d'une loutrophore, vase contenant l'eau pour
le
bain du mort : le jeune Panaetios, mort à la fleur de l'âge
debout
en avant de son cheval, échange avec son père
une
poignée de main silencieuse.
Parmi ces antres
prophétiques, le plus célèbre était celui de
Trophonios,
à Lébadée, dont la renommée survécut
à celle de la plupart des autres oracles.
C'est un exemple de plus de la prédominance du culte des dieux de
la mort dans les derniers temps du polythéisme.
Malheureusement tout ce qui se rattache à ces divinités est
en général très obscur. Le mythe
de Trophonios est indécis et multiple comme celui de Dionysos,
et on y retrouve le même panthéisme
confus, Dans l'hymne
homérique à Apollon, Trophonios
est nommé comme un des architectes du temple de Delphes .
Philostrate en fait un fils d'Apollon. Selon Pausanias,
son oracle aurait été découvert sur une indication
de la pythie, à l'endroit où Trophonios avait été
englouti dans la terre; ce trait de sa légende le rapproche d'Amphiaraos
et d'Oedipe, et, comme Oedipe aussi, il avait
eu pour mère Jocaste, ou Epicaste, selon
le scholiaste d'Aristophane. D'un autre côté,
son nom, dérivé de trofh,
nourriture, indique un dieu de la production, et, comme Iacchos,
il passait pour le nourrisson de Déméter.
Il a été assimilé tantôt à Hermès,
tantôt à Asclépios, auquel
sa statue
ressemblait singulièrement, selon Pausanias. Le serpent
qui lui était consacré comme à Asclépios rappelle
le dragon fatidique de Pytho. Enfin, selon Plutarque,
il apparut à un soldat de l'armée de Sylla sous les traits
de Zeus Olympien, et Strabon,
Tite
Live et Hesychios l'assimilent à Zeus. Cependant, d'après
ce que nous savons. du culte qui lui était rendu à Lébadée,
Trophonios se confondrait plutôt avec le Zeus souterrain; qui n'était
autre qu'Hadès, l'lnvisible, le roi des
morts. Le nom do okotios
( = ténébreux), qui lui est donné par le scholiaste
d'Aristophane, et son association avec Hercyna, qui paraît une déesse
infernale, confirment cette supposition.
Pausanias,
qui était descendu dans l'antre de Trophonios,
décrit la manière dont se faisait cette descente. Après
des purifications et des sacrifices dont
il donne le détail, on entrait, au moyen d'une échelle, dans
une sorte de puits artificiel d'environ huit coudées de profondeur.
Une fois descendu, on trouvait dans un des côtés, entre le
sol et la maçonnerie, une ouverture fort étroite :
«
On se couche alors à terre, continue-t-il, et, tenant à la
main des gâteaux pétris avec du miel, on avance d'abord les
pieds dans le trou puis on se pousse jusqu'aux genoux. Le reste du corps
est aussitôt entraîné avec la même force et la
même rapidité que si on était saisi par le tourbillon
d'un fleuve. Lorsqu'on a pénétré dans le gouffre;
on n'apprend pas toujours l'avenir, de la même manière; tantôt
on le voit, tantôt on se l'entend annoncer. On revient par la même
ouverture; et on sort les pieds en avant [...]. Lorsqu'on est remonté,
les prêtres vous placent sur ce qu'on appelle le siège
de Mnémosyne, qui est près de
l'autre, et vous interrogent sur ce que vous avez vu ou entendu, et après
qu'ils l'ont appris, ils vous font porter, saisi d'effroi, privé
du sentiment de vous même et de ce qui vous entoure, dans la
chapelle du bon Démon et de la Fortune,
où vous aviez séjourné, .à votre avivée.
Peu de temps après, on recouvre la raison et le rire revient. »
Il paraît cependant
que le rire ne revenait pas toujours, selon le scholiaste d'Aristophane,
et on disait même, en parlant d'un homme sombre et mélancolique
: il a visité l'antre de Trophonios.
Dans le dialogue
de Plutarque sur le Démon
de Socrate, il y a un certain Timarque qui raconte
ce qu'il a vu dans l'antre de Trophonios.
Ce sont d'abord des îles mouvantes, lumineuses et de diverses couleurs,
puis un gouffre ténébreux, et profond, d'où sortent
des bruits étranges, et autour duquel s'agitent des étoiles,
les unes brillantes, les autres voilées de brouillard. Au milieu
de cette vision, Timarque entend une voix qui lui demande, ce qu'il veut
savoir :
«
Tout ce que je vois, répond-il, me paraît admirable. - Nous
n'avons dit la voix qu'une faible part dans les régions supérieures,
elles appartiennent à d'autres dieux; mais nous gouvernons la région
de Perséphone, l'une des quatre que
sépare le Styx, et tu peux la visiter avec
nous. »
Alors son interlocuteur,
invisible lui explique la descente et l'ascension des âmes
figurées par les étoiles qui passent
et repassent. Celles qui s'éteignent sont les âmes qui se
plongent dans un corps; celles, qui secouent leur enveloppe de brume sont
celles qui sortent de la vie; celles qui montent, brillantes, vers les
régions supérieures, sont les démons
des hommes qu'on appelle les sages. Il est difficile de dire si ce récit,
qui est fort long, est une pure fiction de Plutarque,
si c'est une hallucination produite par un gaz stupéfiant, ou enfin
s'il y avait là réellement quelque spectacle analogue à
ceux qu'on voyait dans les mystères.
Les purifications et les cérémonies
qui précédaient la descente dans l'antre de Trophonios
rappellent celles que pratiquaient les mystes, et le scholiaste d'Aristophane,
en parlant de cette descente, emploie le mot initiation. La divination
s'était transformée successivement comme les autres branches
de l'Hellénisme; l'oracle de Trophonios
en représente la phase mystique; comme
les oracles d'Apollon répondaient à
la période politique, l'oracle de Dodone
à celle du naturalisme primitif. Il existait dans l'Antiquité
des collections d'oracles rendus à différentes époques
dans les sanctuaires les plus fameux : Chrysippe,
Héraclide
de pont, Porphyre, avaient fait des recueils
de ce genre. Même au temps ou les oracles étaient dans tout
leur éclat, il circulait en Grèce
des prophéties qu'on attribuait à d'anciens devins. Thucydide
parle de celles qui annonçaient la guerre dorienne et la peste d'Athènes .
J'ai cité plus haut, d'après Hérodote,
une de celles de Bakis sur la guerre médique .
Pausanias
mentionne une prophétie de Phaennis, annonçant l'invasion
des Gaulois en Asie.
Il cite aussi une
prédiction de la bataille Aegos-Potamos par Musée et par
la Sibylle, et un autre oracle Sibyllin d'après
lequel la puissance macédonienne, fondée par Philippe, devait
périr sous un autre Philippe. Ce nom de Sibylle, qui paraît
d'origine asiatique, était appliqué à plusieurs prophétesses
fabuleuses auxquelles, depuis la cessation des oracles,
on attribuait une foule de prédictions. On fabriquait des livres
sibyllins comme on avait fabriqué des poésies orphiques .
Les Romains
ont eu des recueils de ce genre celui qui nous est parvenu est l'oeuvre
des
juifs et des chrétiens;
les parties les plus anciennes sont du temps des Ptolémées,
les autres du temps des Antonins. C'est une
glorification continuelle des dogmes monothéistes de l'Asie, une
des formes de l'invasion des idées orientales en Grèce .
A côté du système pseudohistorique d'Evhémère
et de sentences copiées dans le poème moral qui porte le
nom de Phocylide, se rencontrent de mauvaises imitations des prophéties
hébraïques et des acrostiches sur le nom de Jésus-Christ.
Les faussaires s'y trahissent de la manière la plus maladroite,
et on s'étonne que des mensonges aussi évidents aient pu
tromper quelqu'un. Il paraît cependant que les fraudes de ce genre
réussissaient quelquefois. Lactance,
qui invoque très souvent le témoignage des sibylles, paraît
croire qu'il combat ainsi la religion grecque avec ses propres armes. Macrobe
lui-même, qui était resté fidèle à cette
religion, cite sérieusement un prétendu oracle, attribué
non aux sibylles, mais à Apollon Clarien,
et déclarant que Iaô est le dieu suprême.
Il ne faut pas confondre
ces supercheries systématiques, affectant les allures de l'inspiration,
avec des tentatives très sincères de divination
scientifique. L'observation des signes, confondue d'abord avec l'inspiration
prophétique, s'en était distinguée peu à peu.
A la vérité Platon place le délire
envoyé par les dieux bien au-dessus de l'étude raisonnée
des présages :
«
Personne, dit-il dans le Timée, ne peut prédire quand
il a l'esprit sain, mais seulement quand la raison est entravée
par le sommeil ou la maladie, ou ravie à elle-même, par une
sorte d'enthousiasme. »
Mais il ajoute que l'esprit
rentré en possession de lui-même, doit expliquer les visions
aperçues ou les paroles prononcées dans cet état de
surexcitation maladive. D'autres philosophes, comme l'empereur Julien,
préféraient l'observation à cette inspiration directe,
qu'on ne pouvait ni diriger ni produire à volonté. D'ailleurs,
les oracles, fondés sur l'inspiration
prophétique, avaient disparu, on n'y pouvait suppléer que
par une interprétation réfléchie des présages.
Ainsi entendue, la mantique était considérée comme
une véritable science expérimentale, aussi bien que la médecine,
ou la tactique militaire. On savait qu'un devin pouvait se tromper comme
un médecin ou un général, on savait que toute science
humaine est imparfaite, que nos conclusions sont souvent prématurées,
mais on admettait le principe de la mantique, c'est-à-dire l'enchaînement
de toutes les lois du monde physique et du monde moral, et, par suite,
le rapport des faits naturels avec les événements humains.
Entre l'idée
du hasard et l'idée du destin,
on cherchait une place pour Ia providence
divine; si les dieux interviennent dans les affaires humaines, il semblait
naturel de chercher des signes, de leur volonté
dans tous les faits indépendants de la volonté de l'homme,
dans les sorts, dans les prodiges, dans les bruits fortuits, dans les accidents
imprévus, dans les rêves surtout: La croyance
au caractère divin des rêves a existé chez tous les
peuples; on en trouve des exemples dans la Bible
et dans l'Évangile
aussi bien que dans Homère.
ll y a peu d'opinions plus générales que celle-là.
Les Grecs
admettaient comme toutes les autres nations des rêves prophétiques
et des rêves trompeurs, et le rapport des mots qui signifient erreur
et vérité avec ceux, qui signifient ivoire
et corne avait donné naissance à l'idée poétique
des deux portes des songes. Tout en se défiant des rêves,
on croyait que l'âme, presque dégagée
des liens du corps pendant le sommeil, entrait plus facilement en relation
avec les dieux, et qu'il appartenait à la science de déterminer
dans quelles conditions on pouvait connaître l'avenir par les rêves.
ll nous est parvenu un traité d'Artémidore
sur l'explication des songes.
On cherchait surtout
des signes de la volonté divine dans la flamme du sacrifice et dans
les entrailles des victimes, car le sacrifice, étant un appel de
l'homme à l'intervention divine, semblait l'occasion la plus naturelle
d'interroger les dieux. Toute question espère une réponse,
et on ne pouvait croire les dieux muets et sourds sans les croire indifférents
aux affaires humaines, ce qui reviendrait presque à nier leur
existence. La croyance aux présages et
à la possibilité de les expliquer était donc regardée
comme une des bases de la religion; elle existait chez les savants comme
chez le reste du peuple. A la vérité elle fut contestée,
à l'époque où toutes les opinions furent mises en
question; mais aux épicuriens et aux
sceptiques
qui niaient la divination, parce qu'ils ne
croyaient pas à la providence divine,
on opposait le consentement universel de tous les peuples et d'innombrables
témoignages de la véracité des oracles.
Cicéron,
qui cependant conclut contre la divination, met dans la bouche de son frère
les arguments de ceux qui la soutenaient :
«
Il faudrait donc douter de toute l'histoire grecque, disaient-ils. Qui
ignore les réponses d'Apollon Pythien à Croesos, aux Athéniens,
aux Lacédémoniens, aux Tégéates, aux Argiens,
aux Corinthiens? Chrysippe (le stoïcien) a recueilli d'innombrables
oracles, tous certifiés par d'irrécusables témoignages.
Mais chacun sait cela, et il cet inutile d'insister. Un mot seulement
: le temple de Delphes aurait-il été si célèbre,
si universellement consulté, aurait-il reçu tant de riches
offrandes de tous, les peuples et de tous les rois, si chaque siècle
n'avait reconnu la véracité de ses oracles?-»
Cette affirmation unanime
de l'Antiquité
est remplacée aujourd'hui par une négation non moins unanime.
L'humanité passe sa vie à brûler ce qu'elle a adoré,
et les croyances mortes ont toujours tort au tribunal des générations
vivantes. Si nous avions vécu trois mille ans plus tôt, nous
regarderions comme d'évidentes vérités ce que nous
appelons aujourd'hui des superstitions
puériles. Rions à notre aise des opinions du passé,
nos fils rirons peut-être un jour des nôtres. Chaque matin
la science condamne les erreurs de la veille; la vérité est
devenue progressive, nous en avons fait une question de chronologie, et
pour critérium nous prenons l'almanach. Cependant, vérité
ou erreur, la foi valait encore mieux que le doute. Il y a des heures où
l'ombre est bien épaisse, la pensée a parfois de mortelles
défaillances; bien souvent la raison de l'homme, et même celle
des peuples, s'arrête indécise dans les carrefours de la vie
et de l'histoire: s'il y avait encore des oracles, qui peut dire qu'il
n'irait jamais les consulter? (Louis Ménard,
Le
polythéisme hellénique, 1863). |
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